FEVRIER 2010
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Les
yeux dans les yeux...
...
je te regarde. Et j'y retrouve des airs, la forme et les
couleurs de la famille. Mais au-delà de ces choses
connues, que contient-il ce regard croisant le mien? De
quel façon me regardes-tu? Que contiennent, derrière
les iris bleu foncé, ces yeux qui me dévisagent?
Moi, j'y vois encore ces traces extrêmement foncées,
qui ne permettaient pas, au moment de ta naissance, de prédire
s'ils allaient tourner au bleu ou au marron. Ces yeux étaient
les tiens! Et j'ai bien dû être pour quelque
chose dans le fait qu'ils aient viré au fer plutôt
qu'à la terre... Mais aujourd'hui, ce soir où,
dans mes yeux plus que dans mon coeur, la peine et la douleur
font des efforts surhumains pour que tu ne les voient pas,
je m'interroge. Je me demande si j'ai tout bien fait comme
il faut. Si mon rôle de père ne serait pas
le plus mauvais que j'aie joué dans ma vie... Je
ne sais pas. Je ne sais plus. Je te parle, je te demande
et tu sembles ne pas comprendre pourquoi je me pose tant
de questions...
Le
bonheur, c'était il y a vingt ans. Lorsque toutes
ces interrogations n'avaient pas lieu d'être. Une
naissance, c'est la plus belle chose qu'il puisse arriver
à un homme. Devenir père, c'est le plus beau
de tous les rêves réalisés. Mais au
delà des années, plus loin que l'enfance et
l'adolescence, c'est aussi la première révélation
des résultats d'une éducation. Et, dans ce
domaine, je n'ai été maître de rien.
J'aurais dû comprendre que cette famille brisée,
que ce lien que j'ai laissé se dénouer, apporteraient
un jour les conséquences qui m'éclatent au
visage aujourd'hui... L'expérience sert à
ne pas commettre deux fois les mêmes erreurs. Mais
celle-ci ne me servira jamais à rien! Je n'aurai
pas d'autres enfants et ceux que j'ai, malgré tout
l'amour que je leur porte et qui ne s'est jamais démenti,
m'échappent et évoluent au delà de
tout ce qu'il m'est possible de comprendre...
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Le
Tigre sort du bois…
Ainsi
donc Tiger Woods a récité son acte de contrition.
Devant un parquet de foutriquets collés à
ses lèvres comme des sangsues sur un cul plongé
dans la vase, le golfeur surdoué, tête basse
et honteux comme un collégien surpris le soir à
l'internat en train de se branler sous les couvertures,
a demandé pardon. Pardon pour avoir ainsi sali l'image
qu'une nation toute entière se faisait de lui. Le
tigre de papier, en y allant à la reculette et en
se pliant aux aspirations d'un peuple dont le puritanisme
me fait gerber, a perdu toute sa crédibilité.
De tigre, il est devenu couard. De grand champion, il a
rétrogradé au rang de lavette!
Parce
que, finalement, qu'a-t-il donc accompli de si répréhensible,
le virtuose du club? Son boulot n'ayant jamais consisté
qu'à remplir des trous, en se tapant des putes, il
n'a rien fait d'autre que se tromper de cible. Erreur parfaitement
humaine qui ne nécessitait pas toute cette mise en
scène. Un rituel ridicule auquel, la queue entre
les jambes, il s'est plié et dont ces cons de Yankees
(du moins toute cette frange de coincés du cul) raffolent,
prouvant, si besoin est, l'épaisseur de la couche
qu'ils trimbalent à longueur d'année…
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Elle
s'appelait Sarah...
Il
y a encore une semaine, j'ignorais qui était Tatiana
de Rosnay. Puis, l'autre jour, par hasard, sans vraiment
chercher, je suis tombé sur l'un de ses livres. Un
roman. Et par conséquent, peu friand du genre, pas
vraiment destiné à attirer mon attention.
Cependant, en lisant la quatrième de couverture,
j'ai eu envie de l'acheter. Parce que ce qu'il raconte,
depuis quelques temps et la lecture d'un livre qui était
tout sauf un roman, me passionne…
Sarah
est une fillette juive d'origine polonaise, âgée
de 10 ans et vivant à Paris. Dans la nuit du 16 au
17 juillet 1942, elle et ses parents sont arrêtés
dans ce qui va devenir cette horrible "Rafle du Vel
d'Hiv". Avant que les gendarmes français ne
fouillent l'appartement, Sarah a juste le temps de cacher
son petit frère Michel dans une trappe connue seulement
de la famille. Le petit garçon n'est pas découvert,
Sarah est emmenée avec ses parents et pense pouvoir
venir libérer son frère dès qu'ils
auront été relâchés…
Après
plusieurs jours passé dans l'enfer du Vel d'Hiv,
toute la famille est emmenée dans le camp de regroupement
de Beaune-la-Rolande, au sud d'Orléans. De là,
arrachés à elle, son père et sa mère
embarquent dans un convoi à destination de la Pologne.
Sarah fait face et, plus tard, en compagnie d'une camarade
de son âge, parvient à s'évader du camp.
Recueillie par un admirable couple de retraités français,
elle parvient à convaincre ces derniers de l'accompagner
à Paris, pour délivrer son petit frère
qui, espère-t-elle, est toujours en vie… Elle
parvient à rejoindre l'appartement dans lequel elle
vivait et qui a déjà été reloué,
mais hélas, beaucoup trop de temps s'est écoulé
depuis la rafle et Michel est mort…
En
2002, Julia, une journaliste américaine mariée
à un Français, est amenée à
écrire un article pour son journal à propos
du 60ème anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv. Au
cours de ses recherches sur le sujet, elle découvre
avec effroi que les parents de son beau-père Edouard
font partie de la famille à laquelle l'appartement
de Sarah a été reloué à fin
juillet 42. Edouard qui, à l'époque, avait
le même âge que Sarah, raconte alors à
Julia ce qui s'est passé lorsque la petite fille
est venue frapper à leur porte en compagnie du couple
qui l'avait recueillie. Bouleversée par ce récit,
Julia se met dès lors en tête de découvrir
ce que Sarah est devenue…
Alternant
l'action se déroulant en 1942 et celle qui se passe
60 ans plus tard, Tatiana de Ronay, dans un passionnant
récit, ménage le suspens à la perfection
et les 400 pages de son roman sont un chef-d'œuvre
du genre. Avalé en trois soirs de lecture, jamais
une œuvre romanesque ne m'a autant séduit que
ce livre qui s'est vendu à plus de deux millions
d'exemplaires. Si tous les personnages sont fictifs, la
base historique que représente l'occupation est très
solide et la description des faits qui s'y déroulent
semble plus vraie que nature. Si le dénouement est
assez prévisible, tout ce qui se passe, dans l'enquête
de Julia, pour en arriver là, est aussi passionnant
que la première partie du livre…
Edité
en 2006, "Elle s'appelait Sarah" a été
adapté pour une sortie cinématographique prévue
le 13 octobre prochain. Kristin Scott Thomas y incarnera
une Julia Jarmond que je me réjouis de découvrir.
Et j'espère vraiment que le film, ce n'est hélas
pas toujours le cas, sera à la hauteur d'un livre
qui représente pour moi le plus beau, le plus passionnant
et le plus extraordinaire roman que j'aie jamais lu…
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Fucking
bastards!!!
Quinze
minutes. Je me suis forcé à tenir un petit
quart d'heure, samedi dernier, devant "La ferme Célébrités
en Afrique". Mais bon dieu que ce fut dur. Horrible!
Bouche bée et l'air ahuri, pour ressembler le plus
possible au téléspectateur lambda, sourire
niais en moins, air consterné en plus. Recrutés
par TF1, au plus profond de la soue dans laquelle ils se
vautrent, les trous du cul sont rois! Ces trépanés
de naissance, extirpés jadis aux forceps dont on
aurait trop serré les mâchoires, exhibent tout
l'étendue du néant séparant leurs deux
oreilles. La savane sud-africaine ne méritait pas
cela! Là-bas, si certaines nobles espèces
sont en voie de disparition, grâce à ces ahurissants
spécimens à neurone unique, on peut se faire
une idée rassurante quant à la survie des
têtes de noeuds sur la planète… Pauvre
Aldo! Lui qui, jadis, m'a fait aimer Lelouch en incarnant,
aux côtés de Brel, Ventura, Denner et Gérard,
un pied nickelé plus vrai qu'en bande dessinée,
il ne joue là que le plus sombre des crétins,
son plus mauvais rôle… Tous les autres ne valent
même pas la peine que j'esquisse le moindre mouvement
de mes doigts pour écrire leurs noms ici. Quant aux
deux abrutis osant se prétendre animateurs, Castalault
et Foucaldi, il faut souhaiter que le poids des sommes astronomiques
qu'ils touchent pour présenter et égayer cette
merde infâme, leur tombe un jour sur le coin de la
gueule et qu'ils en restent étalés à
tout jamais…
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Ania
de Majdanek
Lorsqu'à
la porte vint frapper le destin,
Vêtus de leur uniforme gris-cendre,
Ils sont arrivés dans le clair matin;
D'un long train noir, on les a vus descendre,
Raides, durs, le regard vide et l'air hautain…
Forts
de leur pouvoir et sans états d'âme,
Semant la mort dans les champs de Pologne,
Les villes et les hameaux, tuant des femmes,
Des hommes, des enfants, sans nulle vergogne,
Ils n'ont laissé que du sang et des flammes…
Dans
Zamosc assiégée, ces matamores
Ont rassemblés les jeunes survivants,
Enfants martyrs et de peur presque morts,
Les ont entassés dans le train, au vent
A la pluie, et déportés vers le nord…
Fillette
de huit ans, toute éplorée,
Parmi ces malheureux tremblait Ania;
Arrachée à ses parents torturés,
Lorsque le train fantôme s'éloigna,
Elle ne fut plus là qu'une égarée…
Dans le camp de Majdanek, déportée,
Ania ne mangeait plus, ne buvait plus.
Ses pupilles, un soir, se sont dilatées;
Un matin, son sang perdit tout son flux
Et de battre son cœur s'est arrêté…
Elle
n'avait que la peau sur les os
Et ne pesait plus que douze kilos!
Ses assassins, en bourreaux aguerris,
Ignobles, jusqu'à la vie lui ont tout pris;
Et je frémis, me penchant sur ses pas,
A l'idée de ce que fut son trépas…
De
Treblinka, Chelmno à Majdanek,
De Sobibor, Auschwitz jusqu'à Belzec,
Un million et demi d'enfants martyrs
A jamais continueront de gémir.
Par vent d'est, entendez-vous dans le froid,
Les sanglots nés de leur immense effroi?…
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A Ania Rempa, enfant martyre de huit
ans.
Morte à l'hôpital de Lublin en août 1943.
Vaincue par l'effroi, la fatigue et l'inanition.
Assassinée par idéologie raciste.
Eliminée parce que ses parents étaient juifs.
Victime de l'insoutenable cruauté de l'homme.
A tous ceux qui, comme Ania et de la même manière,
ont péri sans savoir pourquoi...
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La
tour de Babel...
Lundi
16 avril 2012. A 7 heures 20 du matin, Boris se réveille
en sursaut. Le somnifère, ingurgité dans la
nuit après trois heures d'insomnie, a parfaitement
rempli son rôle; le sommeil a été court,
mais profond et réparateur. L'homme s'assied sur
son lit, se prend la tête entre les mains, referme
les yeux et reste ainsi durant plusieurs secondes. Une image
s'impose à son esprit: celle de cette femme, elle
qui l'a quitté moins de trois mois auparavant. Peine
de cœur insurmontable. Malgré un effort surhumain,
Boris ne peut retenir des larmes… Au dehors, les rayons
du soleil passent au travers de la fenêtre, dont les
volets sont aux trois-quarts fermés. Ce rai de lumière
envahissant la pièce a, tel un rayon de vie, quelques
chose d'irréel et l'homme se dit alors que nul ne
peut se souvenir du temps qu'il faisait lors de sa naissance.
Et, par opposition, que nul ne peut prédire celui
qu'il fera au moment de sa mort. Sauf pour qui déciderait
radicalement de son destin…
A
8 heures 10, Boris monte dans sa voiture. Vêtu de
son uniforme de commandant de bord, il met en route et prend
la direction de l'aéroport. Arrivé là,
il se gare au 3ème sous-sol du parking principal,
récupère son crew bag dans le coffre de la
voiture, appelle et monte dans l'ascenseur. A la sortie
du parking, il pénètre dans les WC déserts
et, avec un peu d'eau, il avale les deux petits comprimés
puisés dans la poche de son veston…
A
8 heures 53, présentant sa licence, le commandant
de bord passe les contrôles de sécurité
du terminal de l'aviation privée. Trois minutes plus
tard, il est sur le tarmac. A pied, il se dirige alors vers
le troisième hangar, distant de moins de cinq cents
mètres…
A
9 heures 02, Boris pénètre dans le vestiaire.
L'endroit est inoccupé et, ouvrant son armoire en
regardant prudemment tout autour de lui, l'homme saisit
le revolver, contrôle que le chargeur est plein et
le silencieux bien fixé. D'un mouvement preste, il
introduit une balle dans le canon, met la sécurité
et dépose rapidement l'arme dans son bagage. Il se
dirige alors vers la sortie du hangar. Devant les grandes
portes de ce dernier, un Boeing BBJ, APU en fonction, semble
prêt au départ…
A
9 heures 25, au pied du biréacteur, le petit bus
gris de l'agent assistant l'équipage de l'avion,
arrive en trombe. Celui qui semble être le commandant
du vol en descend et grimpe immédiatement à
bord de l'appareil. La voiture s'en va. Prenant garde à
ne pas être vu, Boris sort rapidement du hangar et
se dirige vers l'appareil. La passerelle n'a pas encore
été remontée. Boris l'escalade et pénètre
dans la cabine. Le commandant de bord est là, de
même que l'hôtesse. Un vague sourire aux lèvres,
Boris s'approche d'eux…
-
Boris!? Qu'est-ce que…
Le
commandant de bord ne finira jamais sa question, la stewardess
n'entendra jamais la réponse. Lui et la jeune femme
sont abattus en moins de deux secondes et sans avoir le
temps de crier. Revolver toujours au poing, Boris fait demi-tour
et file en direction du cockpit.
Assis
sur le siège de droite, le copilote se retourne et
son dernier regard est pour l'arme qui crache le feu contre
sa poitrine. Boris le saisit alors et l'entraîne vers
l'arrière, où il le dépose sans ménagement,
à même le plancher de la cabine. Immédiatement,
il actionne la commande de retrait de la passerelle de l'appareil
et ferme la porte de la cabine sur lui. Alentour, tout est
désert. Personne ne semble se rendre compte du drame
qui est en train de se jouer dans cet avion en partance
pour les Etats-Unis. Boris vérifie alors que les
trois membres d'équipage sont bien morts. Ce qui
semble être le cas. Transpirant à grosses gouttes,
il jette son arme sur un siège et en fait de même
avec sa veste. Puis il passe dans le cockpit et s'installe
en place gauche. Sur le siège droit, une petite mare
de sang, lentement coagule…
9
heures 52.
- Telbrouge sol, de Victor Echo Zoulou India Golf, bonjour.
Boeing BBJ en position 89 Bravo, vol IFR à destination
de Teterboro, avec l'information Charlie, pour la mise en
route et la clearance…
- Victor India Golf, de Telbrouge sol, bonjour. Vous pouvez
mettre en route. Autorisé à destination par
la route de départ ROTEL 4 Alpha. Affichez 4532…
- Victor India Golf, je mets en route, autorisé à
destination, route ROTEL 4 Alpha, 4532 au transpondeur.
- Correct. QNH 1024. Pour rouler, appelez le Trafic sur
121.85.
- 121.85 et 1024 au QNH, India Golf.
Bien
calé dans son siège, Boris tente de maîtriser
les battements de son cœur. Il entame la procédure
de mise en route des deux moteurs. D'un revers de sa main
gauche, il essuie une goutte de sueur roulant sur sa tempe…
10
heures 01.
- Telbrouge Trafic, Victor India Golf, bonjour. Position
89 Bravo, pour rouler…
- Victor India Golf de Trafic, bonjour. Autorisé
à rouler au point d'attente 21, par la voie Inner,
Link 1 et voie Outer.
- Inner, Link 1 et Outer, pour le point d'attente 21, India
Golf…
10
heures 03. Boris lâche les freins et augmente légèrement
la puissance. Le 737 se met en mouvement. Le pilote effectue
un virage à gauche pour rejoindre la voie Inner.
Son cœur bat trop vite et il tente de faire descendre
la tension en respirant profondément. Nouveau virage
à gauche pour emprunter le Link 1, puis à
droite pour rejoindre la voie Outer. Devant lui, il a trois
kilomètres de taxiway pour tenter de se calmer un
peu et mener à bien les checks avant décollage.
Etant seul à bord, il réduit ces derniers
au strict minimum. De toute façon, seul compte pour
lui de pouvoir décoller. Après, tout sera
plus facile…
10 heures 06. Le biréacteur quitte l'aire de trafic.
- India Golf de Trafic, contactez la Tour sur 118.7. Au
revoir.
- 118.7. Au revoir, India Golf.
10 heures 08. Changement de fréquence.
- Tour de Victor India Golf, bonjour.
- Victor India Golf, de Tour, bonjour. Poursuivez jusqu'à
la baie d'attente 21.
- Je poursuis jusqu'à la baie d'attente 21, India
Golf.
Les
contrôles avant décollage se terminent. Boris,
les mâchoires serrées, pense à cette
femme qu'il a tant aimée. Cette femme qui était
en sa compagnie, le 11 septembre 2001. Un frisson incontrôlable
parcourt toute son échine… L'avion arrive au
point d'attente. Il est numéro un pour le décollage.
-
Victor India Golf, derrière le 747 en finale, piste
21, alignez vous derrière.
- Je m'aligne derrière le 747 en finale 21, India
Golf.
10
heures 13. Un Boeing 747-SP saoudien prend contact avec
la piste dans un petit nuage de fumée. Boris augmente
la puissance de son avion et s'aligne lentement derrière
le gros porteur. Cap au 210. Son cœur doit frôler
les cent cinquante pulsations minute, ceci malgré
les deux Lexotanil ingurgités. Il est prêt
au décollage, les sourcils froncés, tentant
de faire le vide dans ce crâne proche de l'explosion…
- Victor India Golf, autorisé au décollage,
piste 21. Vent, 220 degrés, 3 nœuds.
- Autorisé au décollage, piste 21, India Golf…
10
heures 15. Boris augmente lentement la puissance. Le jet
commence à accélérer. Le pilote contrôle
ses instruments. Puissance à 70, puis 80%, vitesse
100 nœuds, 120… 130… V1… Boris prend
alors le manche à deux mains et tire gentiment celui-ci
en arrière. Le nez du BBJ se lève doucement.
V2, l'avion quitte le sol et commence son ascension. Boris
rentre alors le train…
Quelques
secondes se passent et la radio crépite…
-
Victor India Golf, contactez le Départ sur 119.525.
Au revoir monsieur…
10
heures 18. Le pilote ne répond pas. L'appareil ayant
atteint 2'500 pieds, la tour reprend contact…
-
Victor India Golf, de la tour…
- India Golf, j'ai un problème…
- Je vous écoute India Golf…
Boris
demeure silencieux. Il affiche alors 7000 au transpondeur,
coupe son canal COM 1 et prend un cap au 220. Devant lui,
immense, la ville s'étale à perte de vue…
-
Victor Echo Zulu India Golf, de Telbrouge départ…
- …
10
heures 21. Dans la salle du centre de contrôle, Céline
est au micro. Suivant la trajectoire du Boeing, elle tente
désespérément de contacter le pilote.
Son code 7000 au transpondeur indique que ce dernier connaît
un problème radio. Sur le beau visage de la demoiselle
blonde, l'incertitude fait place à l'anxiété…
10
heures 22. Dans son cockpit, Boris se sent parcouru par
un long frisson. De sa main droite, peu sûre, il ajuste
les lunettes de soleil sur son nez, se cale bien à
fond dans son siège et, les deux mains sur les commandes,
continue son vol. Les CFM-56 tournent parfaitement. Volets
rentrés, maintenant 3'000 pieds et 280 nœuds,
cap maintenu au 220, il commence à distinguer clairement
les détails de la ville et le haut bâtiment
qu'il cherche des yeux depuis quelques secondes. Etrangement,
les battements de son cœur se sont un peu calmés.
Devant lui, le bâtiment grossit lentement dans son
champ de vision. Les méandres du fleuve, passant
à proximité immédiate de la tour, scintillent
sous le soleil. L'immense cité est entièrement
recouverte d'une légère brume dont le soleil,
de face, augmente encore l'intensité…
10
heures 24. Dans le centre de contrôle au sol, le superviseur
décroche le combiné de son téléphone
et appuie sur la touche orange. Sur la base militaire aérienne
de Gribenty, distante de 40 kilomètres, une alarme
retentit…
10
heures 25. Dans la tour géante, au bord du fleuve,
chacun vaque à ses occupations matinales… Dans
son poste de pilotage, Boris pousse doucement sur le manche
et pointe le nez de son avion juste au centre de la moitié
supérieure du bâtiment. Il augmente la puissance
à 85%. Transpirant à grosses gouttes et le
cœur en surrégime, ses pensées sont trop
confuses pour les fixer sur quelque chose de concret. Le
bâtiment grandit, devient énorme, les moteurs
sont à pleine puissance et au dernier moment, Boris
ferme les yeux, tentant d'imprimer une dernière fois
dans son cerveau, l'image de Celia…
A
10 heures 26, dans la tour de Babel-TV1, première
chaîne de télévision du pays, peu des
occupants n'a vraiment conscience de ce qui est en train
de se produire. Et aucun n'aura le temps de prendre la fuite
à travers les étages. Tout va trop vite et,
pétrifiés, certains d'entre-eux voient, l'espace
d'une seconde, la dernière, le 737 pénétrer
dans le bâtiment, juste en dessous d'eux. L'impact
et l'explosion qui suivent, amplifiée par les trente
tonnes de fuel dans les réservoirs du biréacteur,
ravage tout le 18ème étage de la tour, de
même que les trois niveaux supérieurs et inférieurs.
Toutes les baies vitrées de l'édifice volent
simultanément en éclats et des dizaines de
corps sont projetés aux travers d'elles…
*
* *
Au
bilan, 268 employés perdent la vie dans cette tragédie.
Parmi elles, quarante pour cent sont des cadres et animateurs
de Babel-TV1, réunis ce matin-là pour préparer
les festivités marquant le 25ème anniversaire
de la chaîne, lequel devait avoir lieu en juin prochain.
En outre, 430 des autres occupants de la tour et personnes
passant à proximité du bâtiment, sont
plus ou moins gravement blessés…
Deux
jours plus tard, Boris Cherby, commandant de bord de 47
ans, employé par la société GHAT Aviation,
propriétaire du Boeing 737 BBJ (Boeing Business Jet),
est identifié comme le pilote de l'avion et responsable
de l'attentat. En effet, un courrier, reçu par la
police le lendemain du drame, revendique l'attentat. Sur
le DVD contenu dans l'enveloppe, l'homme, assis dans le
salon de son appartement, devant une caméra, explique
les raisons de son acte. Divorcé, sans enfants, vivant
seul, fatigué de l'existence dans "ce monde
de fous" (sic) et, par dessous tout, dégoûté
et révolté par les programmes de Babel-TV1
qui, dit-il, abrutissent le peuple, il a tout simplement
décidé, par cet acte retentissant, de porter
un coup fatal à la chaîne de télévision
et d'en finir avec la vie…
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