| A |
A
Ce mois-ci, exceptionnellement, sujet unique dont les articles
s'insèrent chronologiquement du haut de la page vers le
bas...
A |
A |
(Dernière
mise à jour, le 18 septembre 2009) |
1er
septembre 1939. Il y a septante ans jour pour jour, en
envahissant la Pologne, Hitler déclenchait la Seconde Guerre
Mondiale. Les lourds nuages, noirs et menaçants, se sont
mués soudain en un orage qui pointait depuis trop longtemps.
Les soixante-cinq mois suivants vont être terriibles pour
les habitants de ce pays... |
A
Inséré le 1er septembre 2009 |
. .
. |
Et
pour d'autres, bien plus encore...A
|
A
Inséré le 4 septembre 2009 |
. .
. |
AU
COEUR DU "BOIS DE BOULEAUX" |
1er
jour.
Départ à sept heures du matin, pour une dizaine
d'heures de route. Genève-Bâle-Karlsruhe-Nürnberg-Bayreuth-Chemnitz,
925 kilomètres. Les autoroutes allemandes sont agréables
et, surtout, dépourvues de péages. Sur la voie de
gauche, les BMW, Audi, Porsche et autres Mercedes dépassent
régulièrement les 180-200 km/h. J'essaie juste une
fois d'en faire autant. 195, pas un kilomètre heure de
plus. Mais je n'ai qu'une Fiat… Arrêt à Chemnitz
donc, pour y passer la nuit. Bel hôtel, calme et pas cher.
Je dois être le seul client… Il y a moins de vingt
ans de cela, la ville s'appelait encore Karl-Marx-Stadt…
Pour mes soirées, j'ai emporté avec moi "Himmler
et la Solution Finale", de Richard Breitman. Pour tenter
de comprendre l'architecture du génocide avant d'en avoir
vu les résultats sur le terrain…A
|
A
Inséré le 5 septembre 2009 |
. .
. |
2ème
jour.
Départ à neuf heures. La deuxième étape
sera plus courte. Chemnitz-Dresden-Görlitz-Wroclaw-Katowice-Oswiecim,
570 kilomètres. Après Görlitz, c'est l'entrée
en Pologne. Belle autoroute, gratuite là aussi, mais dépourvue
de bandes d'arrêt d'urgence dans sa première partie.
En cas de panne d'un véhicule, bonjour l'angoisse…
Et puis, c'est un peu spécial comme philosophie routière:
de nombreux panneaux indiquant, ce que je crois être, des
aires de repos avec station d'essence, hôtel, restaurant,
toilettes, téléphone jalonnent les 380 kilomètres
d'autoroute. Le problème est que nulle part il n'y a la
moindre aire de repos contenant tout cela. Juste de grands parkings,
ci et là, parfois équipés de WC publics.
Pour avoir accès à la station d'essence, au restaurant
ou autres, il faut quitter l'autoroute et faire 2, 3, 5 kilomètres
ou plus. Je l'ai fait une fois, à 13 heures pour me restaurer.
Ayant quitté l'autoroute, plus aucun panneau indiquant
ce que je recherchais. A droite, la campagne, à gauche
la campagne. A perte de vue…
A 15 heures, c'est l'arrivée à Katowice et la fin
de l'autoroute. De là, il reste 30 kilomètres pour
atteindre le but de mon voyage. Je me perds, stoppe dans une station
service pour demander mon chemin. Trois personnes me remettent
sur la bonne route. Premier contact avec les Polonais. Gentils,
très serviables… 16 heures. Je pénètre
dans Oswiecim après 1'500 kilomètres et deux jours
d'un voyage que j'attendais depuis un an, depuis que j'ai lu "Si
c'est un homme", le chef-d'œuvre de Primo Levi…
Arrivée à l'hôtel, prise en main de la chambre,
dépôt des bagages. L'hôtel Olecki est un honnête
deux étoiles, situé juste en face de l'entrée
du Musée "Auschwitz I".
M'y voici donc… Oswiecim est une ville de 43'000 habitants,
d'architecture banale. En arrivant ici, on voudrait bien prendre
la peine de la visiter, mais tous ceux qui s'y rendent "pour
une raison précise", ont-ils vraiment le cœur
à ça? Pas moi! Je prends néanmoins le temps
de faire le tour de la ville, histoire de m'imprégner d'une
atmosphère que je supposais très spéciale.
Mais il n'y a rien de spécial dans l'atmosphère
d'Oswiecim. Ce qui capte tout de suite l'attention, c'est le pourquoi
d'un si long voyage: les panneaux indiquant "Muzeum Auschwitz".
Ils sont bien là. Et l'on ne voit qu'eux! Mais il est trop
tard. Le musée est fermé et la visite sera pour
demain…A
|
A
Inséré le 6 septembre 2009 |
. .
. |
3ème
jour.
Ce matin, j'ai le cœur qui bat. J'ai mal dormi. L'excitation,
l'angoisse… La visite des camps de concentration et d'extermination
d'Auschwitz-Birkenau peut se faire en qualité de visiteur
individuel (il y a beaucoup de cars et de groupes de toutes nationalités),
mais elle est obligatoirement guidée. A 9 heures 30, je
suis à l'entrée du Musée. Mais la visite
en français n'aura lieu que dès 10 heures 30. Nanti
de mon billet, je reprends ma voiture et, dans l'attente, je me
rends à la gare d'Oswiecim. La gare de chemin de fer de
la ville est impressionnante pour la grandeur de la cité.
Beaucoup de voies, quelques lignes électrifiées,
d'autres pas. Les rails paraissent vétustes, rouillés,
les bâtiments sont sales, souillés par les émanations
de suie et du ballast. Beaucoup de wagons anciens, des locomotives
semblant désaffectées. Certaines traces d'un passé
(assez récent) passé à l'est demeurent. Mais
il y a autre chose… Dans n'importe quelle petite ville de
l'ancien bloc de l'Est, cette gare aurait fait partie d'un décor
auquel on aurait pu s'attendre. Ici, c'est différent. Venant
du nord-est, de la gare la ligne continue vers le sud-ouest. Mais
deux voies, désaffectées, prennent des directions
différentes. L'une part vers l'est, l'autre vers le nord-ouest.
Vers Auschwitz I pour la première, en direction de Auschwitz
II/Birkenau pour la seconde… La gare et les voies de chemin
de fer d'Oswiecim, dans la ville, hors des camps et contrairement
à toute attente, représentent les premières
images fortes de ce séjour qui m'en réserve bien
d'autres…
Dix
heures trente. A Auschwitz I, je fais partie d'un groupe de douze
visiteurs français et belges. Je suis le seul Suisse. Notre
guide se prénomme Agnieszka. Elle est Polonaise, jeune,
charmante et parle très bien le français, avec un
délicieux accent slave. La visite se divise en deux parties:
musée et camp d'Auschwitz I, situés dans la partie
sud de la ville. Elle dure environ deux heures. Puis, c'est au
tour d'Auschwitz II, à deux kilomètres de là,
au nord-ouest, situé dans le hameau de Brzezinka, rebaptisé
Birkenau par les nazis. Ici, environ une heure trente de visite
prévue. On commence donc par Auschwitz I. C'est le camp
le plus ancien, développé à partir d'une
caserne militaire polonaise. Les premiers prisonniers (tous Polonais)
y sont arrivés le jour même où les Allemands
entraient dans Paris, soit le 14 juin 1940. Le but n'est pas de
retracer l'historique de ce camp; je serais bien incapable de
la faire très précisément. En venant ici,
mon but personnel était, à travers la visite complète
du plus grand camp de déportation et d'extermination nazi,
d'essayer de comprendre comment une nation, prétendue civilisée,
a pu être amenée à commettre de telles horreurs.
Alors, après deux heures passées à Auschwitz
I, après presque autant de temps passé à
Birkenau, là où la plus grande partie des massacres
a eu lieu, après ce même jour être retourné
dans le premier camp (au-delà 15 heures la visite est libre),
après avoir terminé la journée dans le second,
après donc une journée entière de visite,
de marche à travers les vestiges, des heures de perplexité,
d'incrédulité, d'hébétude, de visions
hallucinantes, d'horreurs, d'horreur absolue, et bien je ne suis
pas plus avancé. L'incompréhension demeure totale…
J'ai
vu, oui! J'ai subi. Les images, les vestiges ahurissants de cette
abominable tragédie ont traversé mon esprit. Je
m'attendais à être anéanti. Et je ne l'ai
pas été. Sur le moment, je n'en ai presque rien
retiré. Tout cela a été trop fort. Accumulation
d'images, oui, atroces, oui, mais rapide, trop rapide. Les groupes
de visiteurs se suivent, il y a du monde, cela va trop vite. Je
m'étais soigneusement préparé à ce
voyage. J'imaginais le pire cauchemar. Je l'ai vu le pire. Et
je suis resté solide comme un roc. A mon plus grand étonnement.
J'ai encaissé et j'ai terminé cette journée
épuisante de visite (mon genou me fait encore beaucoup
souffrir) en me demandant pourquoi cela avait si bien "passé"…
Mais si cette journée au cœur de l'horreur se terminait,
il y avait encore la soirée… J'ai regagné
l'hôtel, ai pris une bonne douche et me suis préparé
à aller manger. Ayant passé ma commande, et dans
son attente, tout m'est alors revenu…
L'entrée
du camp no. 1. Et sa cynique devise en allemand concernant un
travail qui, soi-disant, rend libre. Les différents blocs
et leur sinistre vocation. Les photos d'époque montrant
des hommes, des femmes, des enfants. Leur regard hébété,
incrédule, ne sachant pas mais le sentant pour beaucoup,
j'en suis persuadé, quel serait leur destin. Et puis les
chiffres, cette avalanche de nombres d'être humains, Juifs
hongrois, polonais, français, hollandais, de l'Europe conquise
par les nazis, Tziganes, intellectuels, prêtres, homosexuels,
artistes, "anticonformistes" dirigés vers les
chambres à gaz et les fours crématoires. Et puis,
tous ces enfants, victimes innocentes s'il en est… 232'000
sont arrivés ici, 450 en sont ressortis vivants…
Et
moi je suis là, tentant d'ingurgiter un repas dont mes
yeux ne distinguent bientôt plus la consistance. Les images
sont trop fortes et, maintenant, leur impact m'éclate violemment
à la face. Heureusement, je me trouve dans un coin isolé
et sombre du restaurant…
Ces
salles entières, ces vitrines peuplées d'atroces
vestiges. Deux tonnes de cheveux de femmes, alors destinés
à être recyclés dans la fabrication de tissus.
Des milliers de paires de lunettes, de brosses à chaussures,
à cheveux, à dents, de blaireaux, de rasoirs. Une
pièce entière dans laquelle sont amassées,
en vrac, les valises sur lesquelles sont inscrits les nom, prénom
et date de naissance des malheureux déportés. Tout
cela confisqué arraché à leurs propriétaires
à la descente des trains qui les avaient amenés
ici… Mais le pire est à venir: des dizaines de milliers
de chaussures d'enfants, des petites robes à fleurs et
divers motifs, des chaussons pour les tout petits, de la layette,
des biberons, des lolettes, des poupées, etc… Insoutenable.
Moment
de révolte, d'insulte intérieure à la race
dite humaine…
Et
ça repart: Birkenau! Là où, dès le
printemps 44, les trains pénétraient à même
le camp. Le plus grand camp d'extermination nazi. Un terrain de
175 hectares (près de 200 terrains de football) dont 80
en pleine activité, le reste en projet mais, heureusement,
jamais achevé. En octobre 1944, 90'000 personnes sont internées
ici (un record), travailleurs ou en attente d'être exterminées.
La voie ferrée passe sous la "Porte de la Mort",
pénètre dans le camp et se divise en trois aiguillages.
Après plusieurs jours de voyage selon leur provenance (la
plus lointaine était le Grèce avec plus de 2'000
kilomètres), dès la descente des wagons à
bestiaux, le tri des médecins SS: à droite les valides
et aptes au travail (principalement des hommes), à gauche
la plus grande partie des femmes et tous leurs enfants, les vieillards,
les invalides, les malades (nombreux après un voyage sans
manger, sans boire, sans sanitaires). Pour cette seconde colonne,
aucun espoir... Les chambres à gaz et crématoires
ont été en grande partie détruits par le
SS avant l'arrivée des troupes de libération russes
en janvier 45. Mais il en reste de lourds vestiges et les maquettes
reconstituées font froid dans le dos…
Le
repas du soir passe à grand peine, peut-être parce
que celui du midi a été escamoté…
En
ce temps-là, Brzezinka était constitué de
plusieurs groupes épars d'habitations. Les nazis en ont
rasé sept! Puis ont baptisé l'endroit Birkenau,
ce qui signifie "bois de bouleaux".
Au nord-ouest du camp, c'est vrai que les bouleaux sont nombreux.
Mais aucun des déportés, futures victimes de cette
abominable industrie de la mort, n'a eu le temps d'aller goûter
à leur frais ombrage… Un million trois cent mille
d'entre-eux ont perdu la vie ici. A 90% des Juifs. Dans ma tête,
je revois le ballet incessants des trains fonçant vers
leur sombre destination, au cœur du film de Costa Gavras
"Amen". Un grand nombre de ces convois est arrivé
ici. Là où le Zyklon B attendait les "voyageurs".
Deux kilos du produit (pesticide composé de granulés
d'acide cyanhydrique se transformant en gaz mortel au contact
de la chaleur) suffisaient pour tuer 300 personnes en quelques
minutes. Dans les camps d'Auschwitz, on en a livré 20 tonnes
en trois ans…
Mon
repas est terminé. Je regagne mon hôtel et mets tout
ce remue-ménage dans mon cerveau sur le papier. Puis, je
tente de lire quelques pages du livre que j'ai emporté.
Mais je n'arrive pas à me concentrer…
|
A
Inséré le 7 septembre 2009 |
. .
. |
Remarque
concernant les photos. Dans les deux camps d'Auschwitz,
les photographies de l'intérieur des bâtiments contenant
les vestiges les plus douloureux sont interdites. En arrivant,
j'avoue m'être naïvement demandé pourquoi. Après
avoir vu le contenu du premier bloc d'Auschwitz I, j'ai compris...
Et pour le passionné que je suis, de ne pouvoir en faire
n'a vraiment pas constitué un crève-coeur. |
|
| Les
voies de chemin de fer, partant de la gare d'Oswiecim en direction
du sud-ouest. Celle qui prenait la direction du camp de Birkenau,
se trouve derrière les wagons de marchandises sur la droite...
|
 |
A |
L'entrée
du camp d'Auschwitz 1. Sur la droite, après le portail,
se tenait l'orchestre. Comme dans tous les camps similaires, un
petit orchestre, composé de prisonniers musiciens, jouait
des marches militaires, le matin pour le départ des hommes
au travail et le soir, pour leur retour... Le camp de Birkenau,
situé à deux kiilomètres, a été
érigé par les hommes internés ici. |
| |
|
| Auschwitz
I était au départ une caserne militaire polonaise.
C'est ce qui a motivé, en partie, le choix des nazis pour
la transformer en camp de concentration. Les bâtiments n'étaient
alors constitués que d'un rez-de-chaussée. Le premier
travail des premiers prisonniers internés ici (dès
juin 1940) a donc été d'ajouter un étage
à la trentaine de blocs similaires à celui que l'on
aperçoit au centre de la photo... |
|
| Auschwitz
I toujours. Les clôtures électrifiées, disposées
sur deux rangs et séparées de deux mètres,
le mur arrière surmonté de fil de fer barbelé
et les nombreux miradors, à leur seule vue, ôtait
tout espoir d'évasion à qui aurait souhaité
tenter le coup... |
|
| Auschwitz
I, devant les cuisines du camp. Double clôture à
6'000 volts!... Bien des prisonniers, par désespoir et
pour en finir, se sont jetés contre elles. Mais la mort
n'était pas assurée et les représailles dans
ce cas, terribles de la part des SS... |
|
Auschwitz
I. Le "Mur des Exécutions", situé entre
les blocs 10 et 11. Contre ce mur furent exécutés
plusieurs milliers de personnes, principalement des prisonniers
politiques polonais, mais aussi tous ceux qui étaient
soupçonnés de conspiration ou pour avoir favorisé
des contacts avec l'extérieur. Des "fauteurs de
trouble" externes au camp ont aussi été amenés
ici pour y être fusillés, y compris des enfants
pris en otages par les SS, en représailles à certaines
actions menées au-dehors... Le bloc 11, dit "Bloc
de la Mort", à droite, était la prison (dans
la prison) du camp. La répression, la torture, les mises
au secret (dans des cellules de 90 sur 90 cm) n'avaient pas
ici la moindre limite... C'est dans les sous-sols de ce bloc
11 que, en septembre 1941, les SS on procédé aux
premiers essais du Zyklon B en qualité de produit de
gazage. 850 internés, en majorité des prisonniers
russes, ont été mis à mort lors de l'opération.
Mais la quantité de produit nécessaire pour provoquer
une mort rapide n'étant pas vraiment connue, certains
prisonniers ont mis plusieurs heures, certains mêmes des
jours, à expirer dans d'atroces souffrances... Dans
le bloc 10, à gauche, les SS, sous la direction du Dr.
Clauberg, ont procédé, sur des centaines de femmes,
à des essais de stérilisation qui, pour beaucoup
d'entre-elles, se sont soldées par la mort ou par de
graves et permanentes séquelles...
|
|
| Auschwitz
I. A gauche les quartiers de la Gestapo, situés derrière
le premier ensemble chambre à gaz/four crématoire
mis en service à l'automne 41. A droite, la petite place
sur laquelles bien des déportés furent torturés.
La potence a servi une dernière fois pour la mise à
mort du commandant des camps d'Auschwitz, l'Obersturmbannführer
(lieutenant-colonel) Rudolf Höss, condamné à
mort par le Tribunal National Suprême polonais et pendu
ici-même le 16 avril 1947... |
4ème
jour.
Ce matin, j'avais prévu de faire un break. Histoire de
m'aérer l'esprit en partant un peu à la découverte
du proche pays de cette Haute-Silésie baignée par
la Vistule, principal fleuve de Pologne. Mais je n'ai pas le cœur
à cela. Il faut que j'y retourne… Par peur d'avoir
raté quelque chose et aussi parce que lors de la première
visite, mon récepteur du commentaire, dispensé au
micro par Agnieszka, est tombé rapidement en panne de batterie.
Et puis, peut-être aussi pour me persuader que je n'ai pas
rêvé, durant la nuit, de tout ce qu'il me semble
me souvenir… Je n'a pas rêvé! Ou plutôt
si. J'ai rêvé de ce que j'avais vu. De ces images,
ces photos de femmes et d'enfants semblant marcher avec une relative
confiance après être descendus du train, suite à
deux, trois, quatre jours de voyage, entassés dans ces
wagons à bétail, traités comme des bêtes
jamais ne l'auraient été. Pourvoir enfin émerger
de cette horreur, pouvoir marcher un peu, malgré l'épuisement
quasi général, pouvoir se diriger vers ces bâtiments
au loin qui, peut-être le pensaient-ils, deviendraient leurs
nouveaux logis, et c'est un semblant d'espoir qui renaissait.
Et je veux croire, me forcer à croire qu'eux-mêmes
y croyaient un peu… Sans quoi auraient-ils refusé
de marcher vers ce que tout le monde déjà présent
dans le camp savait être les chambres à gaz (déguisées
en salles de douches) et les fours crématoires…
Je
reprends donc la visite dans sa totalité. Pour me rendre
compte que, à part une partie des commentaires, rien
ne m'avait échappé. La visite est pareille, émotionnellement
aussi intense. Non, je n'ai pas rêvé! Cette abomination
a bien eu lieu. Ici. A l'endroit précis du sol que mes
pieds foulent en ce moment. Les preuves sont là. Etayées
par un film, court mais édifiant, tourné par les
troupes russes venues libérer le camp en janvier 1945.
A l'époque, au cœur d'un hiver rigoureux, 7'000
personnes (dont 450 enfants seulement), dans un état
de total dénuement physique et psychologique, demeurent
dans les trois principaux camps de Auschwitz, Birkenau et Monowitz-Buna,
ce denier, le plus petit, situé à l'extrémité
est de la ville et dont il ne reste plus de vestige, si ce n'est
le mur de béton et les clôtures jadis électrifiées
longeant la route en direction de Krakow. Les 58'000 autres
prisonniers sont partis, encadrés par les SS, en direction
de l'ouest et de Wodislaw, pour échapper à l'Armée
Rouge et pour une marche forcée, dite "de la mort",
dans laquelle plus de 15'000 d'entre eux vont perdre la vie
sur les soixante-cinq kilomètres de route...
Une
seconde journée a donc été passée
sur le site. Deux jours entiers sont bien nécessaires
pour se rendre compte de l'ampleur de l'ignominie. Et encore,
je ne suis pas sûr que cela suffise... J'ai voulu voir.
De mes propres yeux. Ne pas me contenter de lectures et d'images
d'archives. J'ai vu! Et je me suis dit que j'avais bien fait
d'y venir. L'expérience a été dure, terrible
et je sais que je mettrai du temps à m'en remettre, conscient
du fait que tout ce que j'ai vu ne sera pas "digéré"
en deux coups de cuiller à pot, si tant est qu'il puisse
l'être un jour…
Plus
de 500'000 personnes visitent annuellement Auschwitz-Birkenau.
Parmi elles, et je l'ai constaté, un grand nombre de
jeunes. De bon augure pour que le souvenir demeure. Pourtant,
je peine un peu à cerner la motivation profonde de certains
de ceux que j'ai croisés ici. Quelques-uns, dans leurs
attitudes, m'ont choqué, comme ces jeunes gars s'évertuant
à marcher, en équilibre et en s'amusant, sur les
rails de la voie ferrée pénétrant jusqu'au
cœur de Birkenau. D'autres comportements m'ont interpellé,
tel celui de cette jeune fille éclatant de rire en passant
sous la devise du camps d'Auschwitz I "Arbeit macht Frei",
sans doute en réponse à une plaisanterie de celui
à qui elle tenait la main, ou celui d'une autre très
jeune fille, vêtue comme une dame de petite vertu arpentant
certains trottoirs qu'on ne trouve par ici, dans ce lieu où
le respect et la (re)tenue devraient être de mise…
En revanche, ce jeune homme fondant en larmes dans les bras
de sa copine en sortant d'un bloc rempli de vestiges plus atroces
les uns que les autres, m'a fortement ému et cette image-là,
contrairement aux autres évoquées, restera en
moi pour longtemps. A l'instar aussi de celle de ce groupe de
jeunes filles qui devaient avoir entre 15 et 17 ans et qui,
au pied du "Mur des Exécutions", l'un des endroits
les plus poignants d'Auschwitz I, ont entonné en chœur
un chant des plus émouvants, tenant au creux de leurs
mains de petites chandelles synonymes de flammes du souvenir…
Dans
le fond du camp d'Auschwitz-Birkenau, justement inscrit au Patrimoine
Mondial de l'Humanité il y a trente ans, entre deux fours
crématoires partiellement détruits, on a érigé,
en 1967, un monument dédié à toutes les
victimes de cette tuerie collective, du fascisme et d'une barbarie
humaine indigne de la civilisation du XXème siècle.
Pour que ne meure jamais la mémoire de ces six millions
de Juifs, de Tziganes, d'hommes, de femmes et d'enfants ne correspondant
pas à des critères, principalement raciaux, édictés
par une minorité disposant d'un pouvoir de vie et de
mort exploité à fond dans sa seconde définition.
Ca s'est passé tout près de chez nous, à
1'500 kilomètres, il y a moins de soixante-dix ans et
que le Ciel fasse, alors que les survivants et derniers témoins
de cette horreur auront bientôt tous disparus, que les
générations actuelles et futures ne l'oublient
pas et fassent en sorte que cela ne se reproduise jamais…
Dans mon esprit, les derniers mots d'Agnieszka, à la
fin du premier jour, concluant la visite devant ce monument
aux victimes, me reviennent en mémoire:
-
Certains ont prétendu que ceux qui sont à
l'origine de cette horreur n'étaient pas humains, prétextant
que c'étaient des bêtes sauvages, des fous, des
malades. Non! Ils étaient tous des humains, ayant pour
la plupart été d'adorables bambins faisant la
fierté de leurs parents. Et selon les circonstances et
des opportunités précises, cela aurait pu arriver
à chacun d'entre-nous. Et ça, il ne faudra jamais
l'oublier…
|
A
Inséré le 8 septembre 2009 |
. .
. |
|
L'entrée
du camp de Auschwitz I. La devise à elle seule, commune
à tous les camps de concentration nazis, est une phrase
courte mais d'un cynisme qui en dit long sur la mentalité
de ceux qui ont mis en place la "Solution finale de la question
juive"... |
|
Disposition
des camps d'Auschwitz I et II. La différence de taille
est flagrante. Dans le camp I, quasiment tous les bâtiments
sont intacts. Dans celui de Birkenau, seuls ceux construits en
brique (au-dessous de la ligne de chemin de fer entrant dans le
camp) et une petite partie de ceux en bois (rangée de droite
dans la partie centrale du camp) demeurent intacts. Tout les reste
a été détruit, principalement par les ravages
du temps. Des bâtiments en bois, ne demeurent que les cheminées
et les fondations. A gauche du plan de Birkenau, on aperçoit
quatre bâtiments figurant en rouge (un de part et d'autre
de la voie ferrée, les deux autres au-dessus, à
cheval sur la partie centrale du camp et celle tout au nord).
Ce sont les complexes chambres à gaz/crématoires.
Tous ont été détruits (mais les ruines demeurent)
par les SS lorsqu'ils ont quitté le camp avant l'arrivée
des Russes. Tous sauf un, le no. 4, situé le plus au nord.
Celui-ci a été détruit par les Sonderkommandos
lors d'une tentative de révolte, le 7 octobre 1944. Les
Sonderkommandos étaient les groupes de prisonniers contraints
de transporter les corps gazés vers les crématoires,
puis de récupérer les cendres et les disperser dans
la nature ou dans des étangs situés à proximité.
Mais l'horreur de leur travail ne s'arrêtait pas là.
Avant d'être brûlés, les corps devaient être
délestés de tous objets de valeur, bijoux et dents
en or. Pire encore, ce sont eux qui devaient récupérer
les cheveux des femmes et les mettre à sécher à
l'étage supérieur du crématoire, dans un
local autour de la cheminée, spécialement aménagé
pour la circonstance... Lors de leur tentative de révolte,
les prisonniers du Sonderkommando sont parvenus à tuer
trois SS, mais les renforts, arrivés en masse, ne leur
ont laissé aucune chance... |
|
Maquette
d'un ensemble chambre à gaz/crématoire. Image du
haut: les déportés viennent de quitter le train.
Les SS les conduisent "à la douche" (salle en
sous-sol). En confiance, car de faux pommeaux de douche sont fixés
au plafond, les prisonniers se déshabillent et pénètrent
dans la salle, bien chauffée. Les portes sont alors hermétiquement
fermées. Par des conduits venant de l'extérieur,
les granulés de Zyklon B sont déversées dans
la salle et se transforment immédiatement en gaz mortel.
Après 30-40 minutes, les portes sont rouvertes et les locaux
aérés. Très volatile, le gaz disparaît
en quelques courtes minutes. Les Sonderkommandos entrent alors
en action (comme décrit ci-dessus). Image du bas: la chambre
à gaz se trouve à l'extrême gauche. Les corps
sont montés au rez-de-chaussée et introduits dans
les fours crématoires (quinze creusets pouvant contenir
jusqu'à trois corps chacun). La crémation dure environ
une heure... Sous le toit, se trouve la salle aménagée
en séchoir pour les cheveux des femmes. Une installation
comme celle-ci, sise à Birkenau, pouvait réduire
en cendres plus de 750 corps par jour et il y en eut jusqu'à
cinq sur ce camp... |
|
La
Porte de la Mort. La voie de chemin de fer, arrivant directement
dans le camp de Birkenau (prise de l'extérieur). Avant
le printemps 44, la ligne s'arrêtait à trois cents
mètres derrière cet endroit et les déportés
devaient gagner le camp à pied... |
 |
A |
La
même ligne, se divisant alors en trois, prise depuis l'intérieur
du camp. Les déportés débarquaient du train
sur la plate-forme que l'on aperçoit sur la gauche. Là,
les médecins SS procédaient directement à
un simple tri visuel: aptes au travail d'un côté
(en moyenne 20%), le reste de l'autre. Pour ces derniers, plus
aucun espoir... |
| |
 |
A |
Ce
lieu, pour des centaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants
innocents, est le symbole de la fin d'un double voyage: de déportation
et terrestre. A ce titre, il représente l'un des endroits
où l'émotion des visiteurs demeure la plus palpable... |
| |
5ème
jour.
C'est déjà fini. Il me faut songer à rentrer
chez moi. Mais mon cœur est partagé. Si je pense
avoir fait le tour de tout ce que je pouvais voir, quelque chose
en moi refuse de quitter l'endroit le plus émouvant,
Birkenau. Il règne ici une atmosphère très
spéciale. Je n'ai pas ressenti, comme me l'ont affirmé
certaines personnes ayant visité d'autres camps d'extermination,
"l'odeur de la mort" flotter dans l'espace. Non. En
dehors de certains vestiges insupportables, il plane sur ce
camp précis une sorte d'onde de paix, presque de bien-être,
difficile à expliquer. C'est comme si l'on se trouvait
dans un endroit où rien ne peut vous arriver. Mais cette
chose si subtile n'est apparue à qu'à la fin de
mes visites et en y arrivant, la douleur, l'effroi étaient
évidents. Je me suis demandé si les âmes
encore présentes ici après le carnage qu'a représenté
la fin de vie des corps qu'elles habitaient, ne se seraient
pas unies pour, autour de moi, m'envoyer un message disant:
"C'est passé, ce fut dur mais c'est fini, et je
te remercie d'être venu ici te recueillir sur nos pauvres
(fins de) vies"… D'autre part, en arrivant, j'ai
remarqué les nombreuses habitations proches de cet immense
camp. Et j'ai trouvé incompréhensible que des
gens puissent vivre ici, si près des vestiges de l'horreur.
En partant, après un dernier petit saut pour voir une
ultime fois la "Porte de la Mort" et au-delà,
je me suis demandé si, en réalité, le fait
pour les habitants de demeurer si proches des champs d'extermination
ne représentait pas une volonté délibérée
de rendre hommage aux centaines de milliers de gens ayant péri
ici...
Voyage
de retour. En deux étapes, comme à l'aller. Cette
fois-ci, j'ai décidé de passer la nuit à
Nürnberg. Ville symbole de l'impossible rémission
des crimes issus de la barbarie nazie. Huit cents kilomètres
pour ce premier leg, autoroute en quasi totalité, jalonnées
dans la partie de l'ex-Allemagne de l'Est, par d'innombrales éoliennes
dont les hélices tournent inlassablement. C'est long! C'est
monotone! Et surtout, c'est la rentrée, toujours pénible
chez moi… Ayant encore très mal dormi la nuit précédente,
je suis fatigué et je crains que le sommeil vienne tenter
de me surprendre en pleine conduite. Mais non! Les images, ces
images, toujours les mêmes, reviennent sans cesse et me
tiennent parfaitement éveillé. Passage de la frontière.
Adieu Pologne, ou au revoir, j'espère; peut-être
pour prendre le temps de visiter ce pays dont les habitants m'ont
paru si gentils. Après Görlitz, il faut encore parcourir
450 kilomètres. Les plus durs car plus je m'éloigne,
plus je pense à Auschwitz et à toutes les horreurs
que j'y ai vues. Deux fois je m'arrête. Parce qu'il faut
bien faire des pauses et parce que la route devient parfois de
moins en moins nette…
Arrivée
à l'hôtel, dans la campagne proche de la banlieue
est de Nuremberg. Il fait beau et chaud. L'hôtel est un
4 étoiles, trouvé sur Internet. Incroyable! Magnifique
et moins cher qu'un 2 étoiles français, style Campanile…
Le luxe complet. Mais tellement décalé par rapport
à ce que je viens de voir et de vivre. Le lit, à
lui tout seul doit faire quatre mètres carrés, la
chambre au moins six fois plus. Me reviennent alors en mémoire
les cachots du Bloc 11 d'Auschwitz I. Quatre petites cellules,
entièrement bétonnées, de 90 cm sur 90 cm.
Les prisonniers ne peuvent s'y tenir que debout. Ils y sont enfermés
pour une ou deux nuits selon la gravité de la faute qui
est la conséquence de leur internement ici. Et, bien entendu,
pendant la journée, ils sont contraints de produire leurs
onze à douze heures de travail réglementaire…
|
A
Inséré le 9 septembre 2009 |
. .
. |
|
Birkenau.
Une petite partie du camp central (B II) prise depuis la salle
de garde de la "Porte de la Mort". Les seuls baraquements
encore sur pied composent l'allée de la quarantaine, là
où les déportés suspectés de maladie
contagieuse étaient internés. Au départ construits
pour servir d'écuries, là où il y avait place
pour 50 chevaux, on y logeait jusqu'à 400 personnes. Derrière
ces seuls bâtiments en bois encore debout à Birkenau,
on distingue les restes du camp B II, à l'origine constitué
également de baraques en bois, lesquelles ont été
victimes des ravages du temps. Ne demeurent visibles que leurs
fondations et cheminées... |
|
Birkenau.
La partie sud du camp (B I). A cet endroit, tous les blocs sont
encore intacts, car construits en brique. Ils étaient réservés
aux femmes aptes à travailler... |
|
Birkenau
toujours. Des clôtures, toujours des clôtures. Même
entre les différentes parties du camp. Quatorze kilomètres
en tout... |
 |
A |
Clôtures,
fil de fer barbelé, miradors. Quel espoir pouvait-il rester
à des prisonniers anéantis par la faim, la soif,
la maltraitance, des conditions d'internement inimaginables? La
majorité d'entre eux s'usait jusqu'à la mort. Pour
tenir le coup, il fallait avoir une volonté que je ne m'explique
pas. Tant la barbarie des SS était flagrante et sans limites... |
| |
|
Birkenau.
Les restes du crématoire numéro 3. En abandonnant
le camp devant la progression de l'Armée Rouge, les SS
ont fait sauter les crématoires. Pour tenter d'effacer
les traces de leurs méfaits. Précaution inutile,
tant il reste, dans ce camp et celui d'Auschwitz I, de preuves
(insoutenables) de leur infâmie... |
|
Birkenau.
Ultime vision d'un lieu irréel, dernière image d'un
authentique cauchemar... |
Dernier
jour.
De Nuremberg, pour changer un peu, je décide de poursuivre
mon voyage de retour par Münich, Bregenz et Zürich.
La nuit a été un peu moins agitée mais
les images sont là. Toujours très présentes.
Encore 700 kilomètres de route, jalonnée de barbelés
électrifiés, de vitrines remplies de vestiges
et visions cauchemardesques, d'images d'enfants qui marchent,
sans le savoir, vers la mort. J'ai envie de m'arrêter,
de quitter l'autoroute, d'emprunter ce petit chemin de campagne
longeant la rive d'un petit lac proche de Münich, d'aller
voir l'Allemand chez lui, dans son pays, soixante-cinq ans plus
tard. C'est ridicule, je sais. Mais après une telle expérience,
mon esprit est habité de tout, sauf de sérénité...
Et les questions, lancinantes, qui reviennent sans cesse…
Pourquoi?
Comment?
Adhérer aux thèses d'un parti, se rallier à
son idéologie, aussi condamnable qu'elle soit, suffit-il
à expliquer le comportement des pires bourreaux? Etre
subjugué par le discours, les promesses, le possible
charisme d'un leader fou, inclut-il de souscrire à la
barbarie, comme tant d'hommes l'ont fait? Evidemment non. Il
y a autre chose. Quelque chose que je n'arrive pas à
comprendre et qui me fait mal. Comme si je me sentais coupable…
Coupable? Je le suis. Parce que je suis un humain et que ce
sont les humains qui ont commis ces actes abjects, abominables.
Si j'étais né Allemand, en Allemagne, si j'avais
eu 25 ans en 1940, aurais-je suivi le mouvement? Maintenant
je suis persuadé que non! Mais nous ne sommes plus en
1940. Je vis dans un pays prospère et non pas issu de
plus de 20 ans de privations. Beaucoup ont suivi le mouvement
parce qu'ils n'avaient pas le choix. Comme un jeu de dominos
dressés, lorsque la première pièce tombe,
les autres suivent, sans état d'âme, sans se poser
de question…
Et
puis, une extermination aussi radicale et inhumaine de six millions
de personnes (sur les onze millions de Juifs européens
de l'époque), ne résulte pas d'une programmation
de longue date. Hitler n'a jamais aimé les Juifs, c'est
indéniable. Mais son idée première était
de les déplacer, d'en "nettoyer" l'Allemagne
et l'Europe conquise. Divers endroits avaient été
envisagés, dont l'est de la Pologne et même Madagascar.
La "Solution finale" a été mise en place
(au niveau supérieur) en janvier 1942, par trois hommes:
Himmler, chef suprême des SS, son adjoint Heydrich, et
Eichmann, concepteur de la logistique, ceci bien entendu avec
l'aval du Führer. Si l'on prend la peine d'examiner la
chronologie de l'extermination, on se rend compte qu'elle n'a
commencé à grande échelle qu'en 1942-43.
Pourquoi si tard, alors que Hitler disposait des pleins pouvoirs
depuis dix ans déjà? Parce qu'à cette époque,
les rêves de conquête des nazis commençaient
gentiment à battre de l'aile. Le fiasco de la campagne
de Russie, l'avance des Alliés, en Afrique du Nord, en
Italie, bientôt en Normandie, a clairement fait comprendre
aux dirigeants nazis que leur ambition démesurée
avait de grandes chances de s'arrêter là. Alors,
que fait l'humain lambda lorsqu'il se rend compte que son rêve
de conquête, de grandeur, de domination s'effondre? Il
se rabat sur les proies faciles. Et plus la défaite finale
devient inévitable, plus il devient haineux, hargneux,
aigri, amer, fou. Il perd tout sens de réserve et de
discernement. Ne reste pour lui que la vision de cette "race",
à ses yeux coupable de tous les maux de la terre... Alors
il détruit, il tue, il perd toute son humanité,
devient pire qu'une bête. Dès ce instant, le faible,
réduit à sa merci par un long processus, devient
la seule cible de sa rancoeur et ses actes de carnage n'ont
plus de limites. Cette explication vaut ce qu'elle vaut et je
ne suis pas le premier à l'émettre. Mais dans
cet innommable acte de barbarie qu'a constitué l'extermination
de six millions de Juifs d'Europe, il faut bien trouver une
raison. Pour ne pas, pour ne jamais s'en faire une… Et
celle-ci est à mes yeux celle qui expliquerait que des
humains s'en soient pris à d'autres humains avec une
telle haine. Mais peut-être y en a-t-il d'autres. Sûrement
même…
J'en
suis là aujourd'hui. Mais cette réponse n'est
peut-être que provisoire. Elle me satisfait pour l'instant
car je ne me souviens pas d'avoir lu quoi que ce soit de définitif
et d'imparable sur le sujet, même si d'autres personnes,
plus intelligentes que moi et à même d'esquisser
d'autres hypothèses, mieux étayées, ont
planché sur cet horrible et colossal problème
de société qui demeurera la plus grande énigme
du genre de toute l'histoire du 20ème siècle…
|
A
Inséré le 10 septembre 2009 |
. .
. |
|
Monowitz.
A sept kilomètres de Oswiecim, étaient érigées
les usines de Buna Werke, filiale d'IG Farbenindustrie AG. Le
3ème camp d'Auschwitz se tenait au pied de ces hautes cheminées.
L'eau que l'on aperçoit est celle d'un étang, posé
dans les méandres de la Vistule. Plus de vestiges ici,
si ce n'est le long mur de béton, surmonté par des
barbelés, qui longe une grande partie de la route allant
vers Krakow. La Buna employait un grand nombre de prisonniers
du camp, main d'oeuvre bon marché s'il en est! Primo Levi
était l'un d'entre-eux et il fut retrouvé là
par les Russes à fin janvier 1945, ayant été
dispensé de la "Marche de la Mort" en raison
d'une scarlatine contractée quelques jours auparavant...
|
|
Birkenau.
La partie centrale du monument aux victimes, érigé
en 1967... |
|
Les
plaques commémoratives, rédigées en une douzaine
de langues, sont fortement scellées sur leur socle... |
|
...
mais je doute que l'avertissement ait été entendu
par ceux qui continuent à persécuter tant d'innocents
à travers le monde... |
 |
A |
Ouest
de Brzezinka. Ici les bouleaux sont nombreux. Ceux-ci sont proches
de l'étang dans lequel furent déversés des
centaines de tonnes de cendres, issues d'un brasier qui ne s'éteindra
jamais... |
| |
Après...
Coupables?
Nous le sommes tous! D'autant plus que la leçon qu'on
aurait dû en tirer n'a pas été retenue par
le monde entier, et que dans les Goulags sibériens, en
ex-Yougoslavie, au Ruanda et aujourd'hui encore au Darfour,
d'autres crimes de même nature ont continué et
continuent d'être perpétrés… En conséquence,
des évidences telles que celles-ci auraient plutôt
tendance à accentuer ma désespérance quant
à la capacité de l'homme à ne pas répéter
ses errements les plus flagrants, ses crimes les plus horribles…
Dix
jours après, beaucoup de mes pensées vont encore
vers Auschwitz. "Si c'est un homme", de Primo Levi,
le livre le plus poignant, le plus "remuant" que j'aie
jamais lu, m'a donné l'irrépressible envie d'aller
voir le plus grand camp d'extermination nazi. Mais il y a autre
chose, moins évidente celle-là, mais qui m'interpelle
depuis longtemps. Cette dégénérescence
actuelle de l'homme, constatée tous les jours et un peu
partout, le mène irréversiblement vers l'intolérence
et la violence. Juste un exemple: l'autre jour, au volant de
ma voiture, je roule sur une route pas très large mais
permettant de dépasser sans problème. Quatre voitures
sont devant moi. La première roule très lentement,
les autres restent derrière. Celle qui est juste devant
moi laisse un grand espace avec celle qui la précède.
J'entreprends de la dépasser. Au moment où j'enclenche
la manoeuvre, son conducteur accélère. Pour me
coincer et pour m'empêcher de me rabattre devant lui.
En face une voiture se profile. Il faut que je me rabatte et
je le fais. Le jeune conducteur de la voiture dépassée
devient comme fou à son volant: coups de klaxon, appels
de phares et divers gestes avec les mains dont un superbe doigt
d'honneur... Voilà. Je n'ai absolument rien fait de dangereux,
je n'ai fait que gagner une place dans la file, à ses
dépens. Et il devient fou et m'insulte visuellement.
Des comportements de ce genre deviennent systématiques
sur la route. Et les gens qui se défoulent au volant
sont monnaie courante. Le respect est en voie de disparition.
Le sens des valeurs aussi. La vie de fou que les gens mènent
(spécialement dans les régions urbaines) les rends
débiles, c'est logique. Ils perdent tout sens de discernement.
La loi de la jungle étend progressivement son emprise.
Je suis persuadé que si un malade, bardé de pouvoirs,
haranguait soudain les foules, ils seraient infiniment plus
nombreux à le suivre que ceux qui, en 1933, ont dit oui
à Hitler...
Pas
très optimiste tout ça! Je le sais et j'assume.
Dans l'évolution des primates, dont nous faisons partie,
il s'est produit un bug, il y a 200'000 ans. Ce court-circuit
dans la lente évolution des espèces a débouché
sur la branche humaine. Notre boîte crânienne s'est
agrandie et notre cerveau s'est développé. Le
singe est devenu homme, avec toutes les merveilles qu'a produit
son intelligence, alors que le chimpanzé, le gorille,
le bonobo, nos cousins d'alors, en sont encore à tenter
laborieusement de marcher sur leurs pattes arrières…
Le bug nous a fait ce que nous sommes et je me demande si, en
contrepartie, cette évolution trop rapide ne nous aurait
pas privés d'une fibre de solidarité et de compassion,
de cet altruisme qui nous fait défaut et qui nous aurait
rendus vraiment humains. Avec cette capacité qui aurait
dû nous permettre aujourd'hui de nous en remettre à
un sens des valeurs intact. Avec cette faculté à
éviter des génocides tels que celui qui m'a bouleversé
comme jamais, alors que je marchais hier sur les ineffaçables
traces, laissées en Pologne il y a moins de soixante-dix
ans, de cette tache qui ne s'effacera jamais des pages de l'histoire
de l'humanité…
|
A
Inséré le 18 septembre 2009 |
. .
. |
|
Même
si elle n'a pas de rapport direct avec les camps d'Auschwitz,
il m'est impossible de terminer ce sujet unique du mois de septembre
2009, sans y inclure cette photo qui me bouleverse comme jamais
un cliché n'a su le faire. La petite Ania Rempa
fut expulsée, avec sa famille, de son village natal de
Zawadka et déportée, en juillet 43, au camp d'extermination
de Majdanek, dans la banlieue de Lublin (Pologne). Dans un état
avancé d'inanition et après intervention de la Croix-Rouge,
en août elle fut renvoyée du camp et admise à
l'hôpital de Lublin, établissement dans lequel elle
mourut un mois plus tard...
Dans les seuls camps d'Auschwitz, 232'000 enfants ont été
déportés. 450 seulement en sont ressortis vivants.
Après cela, comment ne pas être tenté de rejeter
le genre humain? Et comment accepter, surtout, qu'on en fasse
partie?...
© Musée d'Etat de Majdanek. Photo tirée
d'un livre acquis au Musée d'Auschwitz et intitulé
"Centres de mise à mort allemands en Pologne".
|
A A |