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Ce mois-ci, exceptionnellement, sujet unique dont les articles s'insèrent chronologiquement du haut de la page vers le bas...
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(Dernière mise à jour, le 18 septembre 2009)

 

1er septembre 1939. Il y a septante ans jour pour jour, en envahissant la Pologne, Hitler déclenchait la Seconde Guerre Mondiale. Les lourds nuages, noirs et menaçants, se sont mués soudain en un orage qui pointait depuis trop longtemps.

Les soixante-cinq mois suivants vont être terriibles pour les habitants de ce pays...
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Inséré le 1er septembre 2009
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Et pour d'autres, bien plus encore...A
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Inséré le 4 septembre 2009
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AU COEUR DU "BOIS DE BOULEAUX"


1er jour.

Départ à sept heures du matin, pour une dizaine d'heures de route. Genève-Bâle-Karlsruhe-Nürnberg-Bayreuth-Chemnitz, 925 kilomètres. Les autoroutes allemandes sont agréables et, surtout, dépourvues de péages. Sur la voie de gauche, les BMW, Audi, Porsche et autres Mercedes dépassent régulièrement les 180-200 km/h. J'essaie juste une fois d'en faire autant. 195, pas un kilomètre heure de plus. Mais je n'ai qu'une Fiat… Arrêt à Chemnitz donc, pour y passer la nuit. Bel hôtel, calme et pas cher. Je dois être le seul client… Il y a moins de vingt ans de cela, la ville s'appelait encore Karl-Marx-Stadt… Pour mes soirées, j'ai emporté avec moi "Himmler et la Solution Finale", de Richard Breitman. Pour tenter de comprendre l'architecture du génocide avant d'en avoir vu les résultats sur le terrain…A
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Inséré le 5 septembre 2009
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2ème jour.

Départ à neuf heures. La deuxième étape sera plus courte. Chemnitz-Dresden-Görlitz-Wroclaw-Katowice-Oswiecim, 570 kilomètres. Après Görlitz, c'est l'entrée en Pologne. Belle autoroute, gratuite là aussi, mais dépourvue de bandes d'arrêt d'urgence dans sa première partie. En cas de panne d'un véhicule, bonjour l'angoisse… Et puis, c'est un peu spécial comme philosophie routière: de nombreux panneaux indiquant, ce que je crois être, des aires de repos avec station d'essence, hôtel, restaurant, toilettes, téléphone jalonnent les 380 kilomètres d'autoroute. Le problème est que nulle part il n'y a la moindre aire de repos contenant tout cela. Juste de grands parkings, ci et là, parfois équipés de WC publics. Pour avoir accès à la station d'essence, au restaurant ou autres, il faut quitter l'autoroute et faire 2, 3, 5 kilomètres ou plus. Je l'ai fait une fois, à 13 heures pour me restaurer. Ayant quitté l'autoroute, plus aucun panneau indiquant ce que je recherchais. A droite, la campagne, à gauche la campagne. A perte de vue…

A 15 heures, c'est l'arrivée à Katowice et la fin de l'autoroute. De là, il reste 30 kilomètres pour atteindre le but de mon voyage. Je me perds, stoppe dans une station service pour demander mon chemin. Trois personnes me remettent sur la bonne route. Premier contact avec les Polonais. Gentils, très serviables… 16 heures. Je pénètre dans Oswiecim après 1'500 kilomètres et deux jours d'un voyage que j'attendais depuis un an, depuis que j'ai lu "Si c'est un homme", le chef-d'œuvre de Primo Levi… Arrivée à l'hôtel, prise en main de la chambre, dépôt des bagages. L'hôtel Olecki est un honnête deux étoiles, situé juste en face de l'entrée du Musée "Auschwitz I".

M'y voici donc… Oswiecim est une ville de 43'000 habitants, d'architecture banale. En arrivant ici, on voudrait bien prendre la peine de la visiter, mais tous ceux qui s'y rendent "pour une raison précise", ont-ils vraiment le cœur à ça? Pas moi! Je prends néanmoins le temps de faire le tour de la ville, histoire de m'imprégner d'une atmosphère que je supposais très spéciale. Mais il n'y a rien de spécial dans l'atmosphère d'Oswiecim. Ce qui capte tout de suite l'attention, c'est le pourquoi d'un si long voyage: les panneaux indiquant "Muzeum Auschwitz". Ils sont bien là. Et l'on ne voit qu'eux! Mais il est trop tard. Le musée est fermé et la visite sera pour demain…A
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Inséré le 6 septembre 2009
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3ème jour.

Ce matin, j'ai le cœur qui bat. J'ai mal dormi. L'excitation, l'angoisse… La visite des camps de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau peut se faire en qualité de visiteur individuel (il y a beaucoup de cars et de groupes de toutes nationalités), mais elle est obligatoirement guidée. A 9 heures 30, je suis à l'entrée du Musée. Mais la visite en français n'aura lieu que dès 10 heures 30. Nanti de mon billet, je reprends ma voiture et, dans l'attente, je me rends à la gare d'Oswiecim. La gare de chemin de fer de la ville est impressionnante pour la grandeur de la cité. Beaucoup de voies, quelques lignes électrifiées, d'autres pas. Les rails paraissent vétustes, rouillés, les bâtiments sont sales, souillés par les émanations de suie et du ballast. Beaucoup de wagons anciens, des locomotives semblant désaffectées. Certaines traces d'un passé (assez récent) passé à l'est demeurent. Mais il y a autre chose… Dans n'importe quelle petite ville de l'ancien bloc de l'Est, cette gare aurait fait partie d'un décor auquel on aurait pu s'attendre. Ici, c'est différent. Venant du nord-est, de la gare la ligne continue vers le sud-ouest. Mais deux voies, désaffectées, prennent des directions différentes. L'une part vers l'est, l'autre vers le nord-ouest. Vers Auschwitz I pour la première, en direction de Auschwitz II/Birkenau pour la seconde… La gare et les voies de chemin de fer d'Oswiecim, dans la ville, hors des camps et contrairement à toute attente, représentent les premières images fortes de ce séjour qui m'en réserve bien d'autres…

Dix heures trente. A Auschwitz I, je fais partie d'un groupe de douze visiteurs français et belges. Je suis le seul Suisse. Notre guide se prénomme Agnieszka. Elle est Polonaise, jeune, charmante et parle très bien le français, avec un délicieux accent slave. La visite se divise en deux parties: musée et camp d'Auschwitz I, situés dans la partie sud de la ville. Elle dure environ deux heures. Puis, c'est au tour d'Auschwitz II, à deux kilomètres de là, au nord-ouest, situé dans le hameau de Brzezinka, rebaptisé Birkenau par les nazis. Ici, environ une heure trente de visite prévue. On commence donc par Auschwitz I. C'est le camp le plus ancien, développé à partir d'une caserne militaire polonaise. Les premiers prisonniers (tous Polonais) y sont arrivés le jour même où les Allemands entraient dans Paris, soit le 14 juin 1940. Le but n'est pas de retracer l'historique de ce camp; je serais bien incapable de la faire très précisément. En venant ici, mon but personnel était, à travers la visite complète du plus grand camp de déportation et d'extermination nazi, d'essayer de comprendre comment une nation, prétendue civilisée, a pu être amenée à commettre de telles horreurs. Alors, après deux heures passées à Auschwitz I, après presque autant de temps passé à Birkenau, là où la plus grande partie des massacres a eu lieu, après ce même jour être retourné dans le premier camp (au-delà 15 heures la visite est libre), après avoir terminé la journée dans le second, après donc une journée entière de visite, de marche à travers les vestiges, des heures de perplexité, d'incrédulité, d'hébétude, de visions hallucinantes, d'horreurs, d'horreur absolue, et bien je ne suis pas plus avancé. L'incompréhension demeure totale…

J'ai vu, oui! J'ai subi. Les images, les vestiges ahurissants de cette abominable tragédie ont traversé mon esprit. Je m'attendais à être anéanti. Et je ne l'ai pas été. Sur le moment, je n'en ai presque rien retiré. Tout cela a été trop fort. Accumulation d'images, oui, atroces, oui, mais rapide, trop rapide. Les groupes de visiteurs se suivent, il y a du monde, cela va trop vite. Je m'étais soigneusement préparé à ce voyage. J'imaginais le pire cauchemar. Je l'ai vu le pire. Et je suis resté solide comme un roc. A mon plus grand étonnement. J'ai encaissé et j'ai terminé cette journée épuisante de visite (mon genou me fait encore beaucoup souffrir) en me demandant pourquoi cela avait si bien "passé"… Mais si cette journée au cœur de l'horreur se terminait, il y avait encore la soirée… J'ai regagné l'hôtel, ai pris une bonne douche et me suis préparé à aller manger. Ayant passé ma commande, et dans son attente, tout m'est alors revenu…

L'entrée du camp no. 1. Et sa cynique devise en allemand concernant un travail qui, soi-disant, rend libre. Les différents blocs et leur sinistre vocation. Les photos d'époque montrant des hommes, des femmes, des enfants. Leur regard hébété, incrédule, ne sachant pas mais le sentant pour beaucoup, j'en suis persuadé, quel serait leur destin. Et puis les chiffres, cette avalanche de nombres d'être humains, Juifs hongrois, polonais, français, hollandais, de l'Europe conquise par les nazis, Tziganes, intellectuels, prêtres, homosexuels, artistes, "anticonformistes" dirigés vers les chambres à gaz et les fours crématoires. Et puis, tous ces enfants, victimes innocentes s'il en est… 232'000 sont arrivés ici, 450 en sont ressortis vivants…

Et moi je suis là, tentant d'ingurgiter un repas dont mes yeux ne distinguent bientôt plus la consistance. Les images sont trop fortes et, maintenant, leur impact m'éclate violemment à la face. Heureusement, je me trouve dans un coin isolé et sombre du restaurant…

Ces salles entières, ces vitrines peuplées d'atroces vestiges. Deux tonnes de cheveux de femmes, alors destinés à être recyclés dans la fabrication de tissus. Des milliers de paires de lunettes, de brosses à chaussures, à cheveux, à dents, de blaireaux, de rasoirs. Une pièce entière dans laquelle sont amassées, en vrac, les valises sur lesquelles sont inscrits les nom, prénom et date de naissance des malheureux déportés. Tout cela confisqué arraché à leurs propriétaires à la descente des trains qui les avaient amenés ici… Mais le pire est à venir: des dizaines de milliers de chaussures d'enfants, des petites robes à fleurs et divers motifs, des chaussons pour les tout petits, de la layette, des biberons, des lolettes, des poupées, etc… Insoutenable.

Moment de révolte, d'insulte intérieure à la race dite humaine…

Et ça repart: Birkenau! Là où, dès le printemps 44, les trains pénétraient à même le camp. Le plus grand camp d'extermination nazi. Un terrain de 175 hectares (près de 200 terrains de football) dont 80 en pleine activité, le reste en projet mais, heureusement, jamais achevé. En octobre 1944, 90'000 personnes sont internées ici (un record), travailleurs ou en attente d'être exterminées. La voie ferrée passe sous la "Porte de la Mort", pénètre dans le camp et se divise en trois aiguillages. Après plusieurs jours de voyage selon leur provenance (la plus lointaine était le Grèce avec plus de 2'000 kilomètres), dès la descente des wagons à bestiaux, le tri des médecins SS: à droite les valides et aptes au travail (principalement des hommes), à gauche la plus grande partie des femmes et tous leurs enfants, les vieillards, les invalides, les malades (nombreux après un voyage sans manger, sans boire, sans sanitaires). Pour cette seconde colonne, aucun espoir... Les chambres à gaz et crématoires ont été en grande partie détruits par le SS avant l'arrivée des troupes de libération russes en janvier 45. Mais il en reste de lourds vestiges et les maquettes reconstituées font froid dans le dos…

Le repas du soir passe à grand peine, peut-être parce que celui du midi a été escamoté…

En ce temps-là, Brzezinka était constitué de plusieurs groupes épars d'habitations. Les nazis en ont rasé sept! Puis ont baptisé l'endroit Birkenau, ce qui signifie "bois de bouleaux". Au nord-ouest du camp, c'est vrai que les bouleaux sont nombreux. Mais aucun des déportés, futures victimes de cette abominable industrie de la mort, n'a eu le temps d'aller goûter à leur frais ombrage… Un million trois cent mille d'entre-eux ont perdu la vie ici. A 90% des Juifs. Dans ma tête, je revois le ballet incessants des trains fonçant vers leur sombre destination, au cœur du film de Costa Gavras "Amen". Un grand nombre de ces convois est arrivé ici. Là où le Zyklon B attendait les "voyageurs". Deux kilos du produit (pesticide composé de granulés d'acide cyanhydrique se transformant en gaz mortel au contact de la chaleur) suffisaient pour tuer 300 personnes en quelques minutes. Dans les camps d'Auschwitz, on en a livré 20 tonnes en trois ans…

Mon repas est terminé. Je regagne mon hôtel et mets tout ce remue-ménage dans mon cerveau sur le papier. Puis, je tente de lire quelques pages du livre que j'ai emporté. Mais je n'arrive pas à me concentrer…

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Inséré le 7 septembre 2009
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Remarque concernant les photos. Dans les deux camps d'Auschwitz, les photographies de l'intérieur des bâtiments contenant les vestiges les plus douloureux sont interdites. En arrivant, j'avoue m'être naïvement demandé pourquoi. Après avoir vu le contenu du premier bloc d'Auschwitz I, j'ai compris... Et pour le passionné que je suis, de ne pouvoir en faire n'a vraiment pas constitué un crève-coeur.


Les voies de chemin de fer, partant de la gare d'Oswiecim en direction du sud-ouest. Celle qui prenait la direction du camp de Birkenau, se trouve derrière les wagons de marchandises sur la droite...


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L'entrée du camp d'Auschwitz 1. Sur la droite, après le portail, se tenait l'orchestre. Comme dans tous les camps similaires, un petit orchestre, composé de prisonniers musiciens, jouait des marches militaires, le matin pour le départ des hommes au travail et le soir, pour leur retour... Le camp de Birkenau, situé à deux kiilomètres, a été érigé par les hommes internés ici.
 


Auschwitz I était au départ une caserne militaire polonaise. C'est ce qui a motivé, en partie, le choix des nazis pour la transformer en camp de concentration. Les bâtiments n'étaient alors constitués que d'un rez-de-chaussée. Le premier travail des premiers prisonniers internés ici (dès juin 1940) a donc été d'ajouter un étage à la trentaine de blocs similaires à celui que l'on aperçoit au centre de la photo...


Auschwitz I toujours. Les clôtures électrifiées, disposées sur deux rangs et séparées de deux mètres, le mur arrière surmonté de fil de fer barbelé et les nombreux miradors, à leur seule vue, ôtait tout espoir d'évasion à qui aurait souhaité tenter le coup...


Auschwitz I, devant les cuisines du camp. Double clôture à 6'000 volts!... Bien des prisonniers, par désespoir et pour en finir, se sont jetés contre elles. Mais la mort n'était pas assurée et les représailles dans ce cas, terribles de la part des SS...


Auschwitz I. Le "Mur des Exécutions", situé entre les blocs 10 et 11. Contre ce mur furent exécutés plusieurs milliers de personnes, principalement des prisonniers politiques polonais, mais aussi tous ceux qui étaient soupçonnés de conspiration ou pour avoir favorisé des contacts avec l'extérieur. Des "fauteurs de trouble" externes au camp ont aussi été amenés ici pour y être fusillés, y compris des enfants pris en otages par les SS, en représailles à certaines actions menées au-dehors... Le bloc 11, dit "Bloc de la Mort", à droite, était la prison (dans la prison) du camp. La répression, la torture, les mises au secret (dans des cellules de 90 sur 90 cm) n'avaient pas ici la moindre limite... C'est dans les sous-sols de ce bloc 11 que, en septembre 1941, les SS on procédé aux premiers essais du Zyklon B en qualité de produit de gazage. 850 internés, en majorité des prisonniers russes, ont été mis à mort lors de l'opération. Mais la quantité de produit nécessaire pour provoquer une mort rapide n'étant pas vraiment connue, certains prisonniers ont mis plusieurs heures, certains mêmes des jours, à expirer dans d'atroces souffrances... Dans le bloc 10, à gauche, les SS, sous la direction du Dr. Clauberg, ont procédé, sur des centaines de femmes, à des essais de stérilisation qui, pour beaucoup d'entre-elles, se sont soldées par la mort ou par de graves et permanentes séquelles...



Auschwitz I. A gauche les quartiers de la Gestapo, situés derrière le premier ensemble chambre à gaz/four crématoire mis en service à l'automne 41. A droite, la petite place sur laquelles bien des déportés furent torturés. La potence a servi une dernière fois pour la mise à mort du commandant des camps d'Auschwitz, l'Obersturmbannführer (lieutenant-colonel) Rudolf Höss, condamné à mort par le Tribunal National Suprême polonais et pendu ici-même le 16 avril 1947...


4ème jour.

Ce matin, j'avais prévu de faire un break. Histoire de m'aérer l'esprit en partant un peu à la découverte du proche pays de cette Haute-Silésie baignée par la Vistule, principal fleuve de Pologne. Mais je n'ai pas le cœur à cela. Il faut que j'y retourne… Par peur d'avoir raté quelque chose et aussi parce que lors de la première visite, mon récepteur du commentaire, dispensé au micro par Agnieszka, est tombé rapidement en panne de batterie. Et puis, peut-être aussi pour me persuader que je n'ai pas rêvé, durant la nuit, de tout ce qu'il me semble me souvenir… Je n'a pas rêvé! Ou plutôt si. J'ai rêvé de ce que j'avais vu. De ces images, ces photos de femmes et d'enfants semblant marcher avec une relative confiance après être descendus du train, suite à deux, trois, quatre jours de voyage, entassés dans ces wagons à bétail, traités comme des bêtes jamais ne l'auraient été. Pourvoir enfin émerger de cette horreur, pouvoir marcher un peu, malgré l'épuisement quasi général, pouvoir se diriger vers ces bâtiments au loin qui, peut-être le pensaient-ils, deviendraient leurs nouveaux logis, et c'est un semblant d'espoir qui renaissait. Et je veux croire, me forcer à croire qu'eux-mêmes y croyaient un peu… Sans quoi auraient-ils refusé de marcher vers ce que tout le monde déjà présent dans le camp savait être les chambres à gaz (déguisées en salles de douches) et les fours crématoires…

Je reprends donc la visite dans sa totalité. Pour me rendre compte que, à part une partie des commentaires, rien ne m'avait échappé. La visite est pareille, émotionnellement aussi intense. Non, je n'ai pas rêvé! Cette abomination a bien eu lieu. Ici. A l'endroit précis du sol que mes pieds foulent en ce moment. Les preuves sont là. Etayées par un film, court mais édifiant, tourné par les troupes russes venues libérer le camp en janvier 1945. A l'époque, au cœur d'un hiver rigoureux, 7'000 personnes (dont 450 enfants seulement), dans un état de total dénuement physique et psychologique, demeurent dans les trois principaux camps de Auschwitz, Birkenau et Monowitz-Buna, ce denier, le plus petit, situé à l'extrémité est de la ville et dont il ne reste plus de vestige, si ce n'est le mur de béton et les clôtures jadis électrifiées longeant la route en direction de Krakow. Les 58'000 autres prisonniers sont partis, encadrés par les SS, en direction de l'ouest et de Wodislaw, pour échapper à l'Armée Rouge et pour une marche forcée, dite "de la mort", dans laquelle plus de 15'000 d'entre eux vont perdre la vie sur les soixante-cinq kilomètres de route...

Une seconde journée a donc été passée sur le site. Deux jours entiers sont bien nécessaires pour se rendre compte de l'ampleur de l'ignominie. Et encore, je ne suis pas sûr que cela suffise... J'ai voulu voir. De mes propres yeux. Ne pas me contenter de lectures et d'images d'archives. J'ai vu! Et je me suis dit que j'avais bien fait d'y venir. L'expérience a été dure, terrible et je sais que je mettrai du temps à m'en remettre, conscient du fait que tout ce que j'ai vu ne sera pas "digéré" en deux coups de cuiller à pot, si tant est qu'il puisse l'être un jour…

Plus de 500'000 personnes visitent annuellement Auschwitz-Birkenau. Parmi elles, et je l'ai constaté, un grand nombre de jeunes. De bon augure pour que le souvenir demeure. Pourtant, je peine un peu à cerner la motivation profonde de certains de ceux que j'ai croisés ici. Quelques-uns, dans leurs attitudes, m'ont choqué, comme ces jeunes gars s'évertuant à marcher, en équilibre et en s'amusant, sur les rails de la voie ferrée pénétrant jusqu'au cœur de Birkenau. D'autres comportements m'ont interpellé, tel celui de cette jeune fille éclatant de rire en passant sous la devise du camps d'Auschwitz I "Arbeit macht Frei", sans doute en réponse à une plaisanterie de celui à qui elle tenait la main, ou celui d'une autre très jeune fille, vêtue comme une dame de petite vertu arpentant certains trottoirs qu'on ne trouve par ici, dans ce lieu où le respect et la (re)tenue devraient être de mise… En revanche, ce jeune homme fondant en larmes dans les bras de sa copine en sortant d'un bloc rempli de vestiges plus atroces les uns que les autres, m'a fortement ému et cette image-là, contrairement aux autres évoquées, restera en moi pour longtemps. A l'instar aussi de celle de ce groupe de jeunes filles qui devaient avoir entre 15 et 17 ans et qui, au pied du "Mur des Exécutions", l'un des endroits les plus poignants d'Auschwitz I, ont entonné en chœur un chant des plus émouvants, tenant au creux de leurs mains de petites chandelles synonymes de flammes du souvenir…

Dans le fond du camp d'Auschwitz-Birkenau, justement inscrit au Patrimoine Mondial de l'Humanité il y a trente ans, entre deux fours crématoires partiellement détruits, on a érigé, en 1967, un monument dédié à toutes les victimes de cette tuerie collective, du fascisme et d'une barbarie humaine indigne de la civilisation du XXème siècle. Pour que ne meure jamais la mémoire de ces six millions de Juifs, de Tziganes, d'hommes, de femmes et d'enfants ne correspondant pas à des critères, principalement raciaux, édictés par une minorité disposant d'un pouvoir de vie et de mort exploité à fond dans sa seconde définition. Ca s'est passé tout près de chez nous, à 1'500 kilomètres, il y a moins de soixante-dix ans et que le Ciel fasse, alors que les survivants et derniers témoins de cette horreur auront bientôt tous disparus, que les générations actuelles et futures ne l'oublient pas et fassent en sorte que cela ne se reproduise jamais… Dans mon esprit, les derniers mots d'Agnieszka, à la fin du premier jour, concluant la visite devant ce monument aux victimes, me reviennent en mémoire:

- Certains ont prétendu que ceux qui sont à l'origine de cette horreur n'étaient pas humains, prétextant que c'étaient des bêtes sauvages, des fous, des malades. Non! Ils étaient tous des humains, ayant pour la plupart été d'adorables bambins faisant la fierté de leurs parents. Et selon les circonstances et des opportunités précises, cela aurait pu arriver à chacun d'entre-nous. Et ça, il ne faudra jamais l'oublier…

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Inséré le 8 septembre 2009
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L'entrée du camp de Auschwitz I. La devise à elle seule, commune à tous les camps de concentration nazis, est une phrase courte mais d'un cynisme qui en dit long sur la mentalité de ceux qui ont mis en place la "Solution finale de la question juive"...


Disposition des camps d'Auschwitz I et II. La différence de taille est flagrante. Dans le camp I, quasiment tous les bâtiments sont intacts. Dans celui de Birkenau, seuls ceux construits en brique (au-dessous de la ligne de chemin de fer entrant dans le camp) et une petite partie de ceux en bois (rangée de droite dans la partie centrale du camp) demeurent intacts. Tout les reste a été détruit, principalement par les ravages du temps. Des bâtiments en bois, ne demeurent que les cheminées et les fondations. A gauche du plan de Birkenau, on aperçoit quatre bâtiments figurant en rouge (un de part et d'autre de la voie ferrée, les deux autres au-dessus, à cheval sur la partie centrale du camp et celle tout au nord). Ce sont les complexes chambres à gaz/crématoires. Tous ont été détruits (mais les ruines demeurent) par les SS lorsqu'ils ont quitté le camp avant l'arrivée des Russes. Tous sauf un, le no. 4, situé le plus au nord. Celui-ci a été détruit par les Sonderkommandos lors d'une tentative de révolte, le 7 octobre 1944. Les Sonderkommandos étaient les groupes de prisonniers contraints de transporter les corps gazés vers les crématoires, puis de récupérer les cendres et les disperser dans la nature ou dans des étangs situés à proximité. Mais l'horreur de leur travail ne s'arrêtait pas là. Avant d'être brûlés, les corps devaient être délestés de tous objets de valeur, bijoux et dents en or. Pire encore, ce sont eux qui devaient récupérer les cheveux des femmes et les mettre à sécher à l'étage supérieur du crématoire, dans un local autour de la cheminée, spécialement aménagé pour la circonstance... Lors de leur tentative de révolte, les prisonniers du Sonderkommando sont parvenus à tuer trois SS, mais les renforts, arrivés en masse, ne leur ont laissé aucune chance...


Maquette d'un ensemble chambre à gaz/crématoire. Image du haut: les déportés viennent de quitter le train. Les SS les conduisent "à la douche" (salle en sous-sol). En confiance, car de faux pommeaux de douche sont fixés au plafond, les prisonniers se déshabillent et pénètrent dans la salle, bien chauffée. Les portes sont alors hermétiquement fermées. Par des conduits venant de l'extérieur, les granulés de Zyklon B sont déversées dans la salle et se transforment immédiatement en gaz mortel. Après 30-40 minutes, les portes sont rouvertes et les locaux aérés. Très volatile, le gaz disparaît en quelques courtes minutes. Les Sonderkommandos entrent alors en action (comme décrit ci-dessus). Image du bas: la chambre à gaz se trouve à l'extrême gauche. Les corps sont montés au rez-de-chaussée et introduits dans les fours crématoires (quinze creusets pouvant contenir jusqu'à trois corps chacun). La crémation dure environ une heure... Sous le toit, se trouve la salle aménagée en séchoir pour les cheveux des femmes. Une installation comme celle-ci, sise à Birkenau, pouvait réduire en cendres plus de 750 corps par jour et il y en eut jusqu'à cinq sur ce camp...


La Porte de la Mort. La voie de chemin de fer, arrivant directement dans le camp de Birkenau (prise de l'extérieur). Avant le printemps 44, la ligne s'arrêtait à trois cents mètres derrière cet endroit et les déportés devaient gagner le camp à pied...


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La même ligne, se divisant alors en trois, prise depuis l'intérieur du camp. Les déportés débarquaient du train sur la plate-forme que l'on aperçoit sur la gauche. Là, les médecins SS procédaient directement à un simple tri visuel: aptes au travail d'un côté (en moyenne 20%), le reste de l'autre. Pour ces derniers, plus aucun espoir...
 


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Ce lieu, pour des centaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants innocents, est le symbole de la fin d'un double voyage: de déportation et terrestre. A ce titre, il représente l'un des endroits où l'émotion des visiteurs demeure la plus palpable...
 


5ème jour.

C'est déjà fini. Il me faut songer à rentrer chez moi. Mais mon cœur est partagé. Si je pense avoir fait le tour de tout ce que je pouvais voir, quelque chose en moi refuse de quitter l'endroit le plus émouvant, Birkenau. Il règne ici une atmosphère très spéciale. Je n'ai pas ressenti, comme me l'ont affirmé certaines personnes ayant visité d'autres camps d'extermination, "l'odeur de la mort" flotter dans l'espace. Non. En dehors de certains vestiges insupportables, il plane sur ce camp précis une sorte d'onde de paix, presque de bien-être, difficile à expliquer. C'est comme si l'on se trouvait dans un endroit où rien ne peut vous arriver. Mais cette chose si subtile n'est apparue à qu'à la fin de mes visites et en y arrivant, la douleur, l'effroi étaient évidents. Je me suis demandé si les âmes encore présentes ici après le carnage qu'a représenté la fin de vie des corps qu'elles habitaient, ne se seraient pas unies pour, autour de moi, m'envoyer un message disant: "C'est passé, ce fut dur mais c'est fini, et je te remercie d'être venu ici te recueillir sur nos pauvres (fins de) vies"… D'autre part, en arrivant, j'ai remarqué les nombreuses habitations proches de cet immense camp. Et j'ai trouvé incompréhensible que des gens puissent vivre ici, si près des vestiges de l'horreur. En partant, après un dernier petit saut pour voir une ultime fois la "Porte de la Mort" et au-delà, je me suis demandé si, en réalité, le fait pour les habitants de demeurer si proches des champs d'extermination ne représentait pas une volonté délibérée de rendre hommage aux centaines de milliers de gens ayant péri ici...

Voyage de retour. En deux étapes, comme à l'aller. Cette fois-ci, j'ai décidé de passer la nuit à Nürnberg. Ville symbole de l'impossible rémission des crimes issus de la barbarie nazie. Huit cents kilomètres pour ce premier leg, autoroute en quasi totalité, jalonnées dans la partie de l'ex-Allemagne de l'Est, par d'innombrales éoliennes dont les hélices tournent inlassablement. C'est long! C'est monotone! Et surtout, c'est la rentrée, toujours pénible chez moi… Ayant encore très mal dormi la nuit précédente, je suis fatigué et je crains que le sommeil vienne tenter de me surprendre en pleine conduite. Mais non! Les images, ces images, toujours les mêmes, reviennent sans cesse et me tiennent parfaitement éveillé. Passage de la frontière. Adieu Pologne, ou au revoir, j'espère; peut-être pour prendre le temps de visiter ce pays dont les habitants m'ont paru si gentils. Après Görlitz, il faut encore parcourir 450 kilomètres. Les plus durs car plus je m'éloigne, plus je pense à Auschwitz et à toutes les horreurs que j'y ai vues. Deux fois je m'arrête. Parce qu'il faut bien faire des pauses et parce que la route devient parfois de moins en moins nette…

Arrivée à l'hôtel, dans la campagne proche de la banlieue est de Nuremberg. Il fait beau et chaud. L'hôtel est un 4 étoiles, trouvé sur Internet. Incroyable! Magnifique et moins cher qu'un 2 étoiles français, style Campanile… Le luxe complet. Mais tellement décalé par rapport à ce que je viens de voir et de vivre. Le lit, à lui tout seul doit faire quatre mètres carrés, la chambre au moins six fois plus. Me reviennent alors en mémoire les cachots du Bloc 11 d'Auschwitz I. Quatre petites cellules, entièrement bétonnées, de 90 cm sur 90 cm. Les prisonniers ne peuvent s'y tenir que debout. Ils y sont enfermés pour une ou deux nuits selon la gravité de la faute qui est la conséquence de leur internement ici. Et, bien entendu, pendant la journée, ils sont contraints de produire leurs onze à douze heures de travail réglementaire…

A
Inséré le 9 septembre 2009
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Birkenau. Une petite partie du camp central (B II) prise depuis la salle de garde de la "Porte de la Mort". Les seuls baraquements encore sur pied composent l'allée de la quarantaine, là où les déportés suspectés de maladie contagieuse étaient internés. Au départ construits pour servir d'écuries, là où il y avait place pour 50 chevaux, on y logeait jusqu'à 400 personnes. Derrière ces seuls bâtiments en bois encore debout à Birkenau, on distingue les restes du camp B II, à l'origine constitué également de baraques en bois, lesquelles ont été victimes des ravages du temps. Ne demeurent visibles que leurs fondations et cheminées...


Birkenau. La partie sud du camp (B I). A cet endroit, tous les blocs sont encore intacts, car construits en brique. Ils étaient réservés aux femmes aptes à travailler...


Birkenau toujours. Des clôtures, toujours des clôtures. Même entre les différentes parties du camp. Quatorze kilomètres en tout...


A
Clôtures, fil de fer barbelé, miradors. Quel espoir pouvait-il rester à des prisonniers anéantis par la faim, la soif, la maltraitance, des conditions d'internement inimaginables? La majorité d'entre eux s'usait jusqu'à la mort. Pour tenir le coup, il fallait avoir une volonté que je ne m'explique pas. Tant la barbarie des SS était flagrante et sans limites...
 


Birkenau. Les restes du crématoire numéro 3. En abandonnant le camp devant la progression de l'Armée Rouge, les SS ont fait sauter les crématoires. Pour tenter d'effacer les traces de leurs méfaits. Précaution inutile, tant il reste, dans ce camp et celui d'Auschwitz I, de preuves (insoutenables) de leur infâmie...


Birkenau. Ultime vision d'un lieu irréel, dernière image d'un authentique cauchemar...


Dernier jour.

De Nuremberg, pour changer un peu, je décide de poursuivre mon voyage de retour par Münich, Bregenz et Zürich. La nuit a été un peu moins agitée mais les images sont là. Toujours très présentes. Encore 700 kilomètres de route, jalonnée de barbelés électrifiés, de vitrines remplies de vestiges et visions cauchemardesques, d'images d'enfants qui marchent, sans le savoir, vers la mort. J'ai envie de m'arrêter, de quitter l'autoroute, d'emprunter ce petit chemin de campagne longeant la rive d'un petit lac proche de Münich, d'aller voir l'Allemand chez lui, dans son pays, soixante-cinq ans plus tard. C'est ridicule, je sais. Mais après une telle expérience, mon esprit est habité de tout, sauf de sérénité... Et les questions, lancinantes, qui reviennent sans cesse…

Pourquoi? Comment?
Adhérer aux thèses d'un parti, se rallier à son idéologie, aussi condamnable qu'elle soit, suffit-il à expliquer le comportement des pires bourreaux? Etre subjugué par le discours, les promesses, le possible charisme d'un leader fou, inclut-il de souscrire à la barbarie, comme tant d'hommes l'ont fait? Evidemment non. Il y a autre chose. Quelque chose que je n'arrive pas à comprendre et qui me fait mal. Comme si je me sentais coupable… Coupable? Je le suis. Parce que je suis un humain et que ce sont les humains qui ont commis ces actes abjects, abominables. Si j'étais né Allemand, en Allemagne, si j'avais eu 25 ans en 1940, aurais-je suivi le mouvement? Maintenant je suis persuadé que non! Mais nous ne sommes plus en 1940. Je vis dans un pays prospère et non pas issu de plus de 20 ans de privations. Beaucoup ont suivi le mouvement parce qu'ils n'avaient pas le choix. Comme un jeu de dominos dressés, lorsque la première pièce tombe, les autres suivent, sans état d'âme, sans se poser de question…

Et puis, une extermination aussi radicale et inhumaine de six millions de personnes (sur les onze millions de Juifs européens de l'époque), ne résulte pas d'une programmation de longue date. Hitler n'a jamais aimé les Juifs, c'est indéniable. Mais son idée première était de les déplacer, d'en "nettoyer" l'Allemagne et l'Europe conquise. Divers endroits avaient été envisagés, dont l'est de la Pologne et même Madagascar. La "Solution finale" a été mise en place (au niveau supérieur) en janvier 1942, par trois hommes: Himmler, chef suprême des SS, son adjoint Heydrich, et Eichmann, concepteur de la logistique, ceci bien entendu avec l'aval du Führer. Si l'on prend la peine d'examiner la chronologie de l'extermination, on se rend compte qu'elle n'a commencé à grande échelle qu'en 1942-43. Pourquoi si tard, alors que Hitler disposait des pleins pouvoirs depuis dix ans déjà? Parce qu'à cette époque, les rêves de conquête des nazis commençaient gentiment à battre de l'aile. Le fiasco de la campagne de Russie, l'avance des Alliés, en Afrique du Nord, en Italie, bientôt en Normandie, a clairement fait comprendre aux dirigeants nazis que leur ambition démesurée avait de grandes chances de s'arrêter là. Alors, que fait l'humain lambda lorsqu'il se rend compte que son rêve de conquête, de grandeur, de domination s'effondre? Il se rabat sur les proies faciles. Et plus la défaite finale devient inévitable, plus il devient haineux, hargneux, aigri, amer, fou. Il perd tout sens de réserve et de discernement. Ne reste pour lui que la vision de cette "race", à ses yeux coupable de tous les maux de la terre... Alors il détruit, il tue, il perd toute son humanité, devient pire qu'une bête. Dès ce instant, le faible, réduit à sa merci par un long processus, devient la seule cible de sa rancoeur et ses actes de carnage n'ont plus de limites. Cette explication vaut ce qu'elle vaut et je ne suis pas le premier à l'émettre. Mais dans cet innommable acte de barbarie qu'a constitué l'extermination de six millions de Juifs d'Europe, il faut bien trouver une raison. Pour ne pas, pour ne jamais s'en faire une… Et celle-ci est à mes yeux celle qui expliquerait que des humains s'en soient pris à d'autres humains avec une telle haine. Mais peut-être y en a-t-il d'autres. Sûrement même…

J'en suis là aujourd'hui. Mais cette réponse n'est peut-être que provisoire. Elle me satisfait pour l'instant car je ne me souviens pas d'avoir lu quoi que ce soit de définitif et d'imparable sur le sujet, même si d'autres personnes, plus intelligentes que moi et à même d'esquisser d'autres hypothèses, mieux étayées, ont planché sur cet horrible et colossal problème de société qui demeurera la plus grande énigme du genre de toute l'histoire du 20ème siècle…

A
Inséré le 10 septembre 2009
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Monowitz. A sept kilomètres de Oswiecim, étaient érigées les usines de Buna Werke, filiale d'IG Farbenindustrie AG. Le 3ème camp d'Auschwitz se tenait au pied de ces hautes cheminées. L'eau que l'on aperçoit est celle d'un étang, posé dans les méandres de la Vistule. Plus de vestiges ici, si ce n'est le long mur de béton, surmonté par des barbelés, qui longe une grande partie de la route allant vers Krakow. La Buna employait un grand nombre de prisonniers du camp, main d'oeuvre bon marché s'il en est! Primo Levi était l'un d'entre-eux et il fut retrouvé là par les Russes à fin janvier 1945, ayant été dispensé de la "Marche de la Mort" en raison d'une scarlatine contractée quelques jours auparavant...


Birkenau. La partie centrale du monument aux victimes, érigé en 1967...


Les plaques commémoratives, rédigées en une douzaine de langues, sont fortement scellées sur leur socle...


... mais je doute que l'avertissement ait été entendu par ceux qui continuent à persécuter tant d'innocents à travers le monde...


A
Ouest de Brzezinka. Ici les bouleaux sont nombreux. Ceux-ci sont proches de l'étang dans lequel furent déversés des centaines de tonnes de cendres, issues d'un brasier qui ne s'éteindra jamais...
 


Après...

Coupables? Nous le sommes tous! D'autant plus que la leçon qu'on aurait dû en tirer n'a pas été retenue par le monde entier, et que dans les Goulags sibériens, en ex-Yougoslavie, au Ruanda et aujourd'hui encore au Darfour, d'autres crimes de même nature ont continué et continuent d'être perpétrés… En conséquence, des évidences telles que celles-ci auraient plutôt tendance à accentuer ma désespérance quant à la capacité de l'homme à ne pas répéter ses errements les plus flagrants, ses crimes les plus horribles…

Dix jours après, beaucoup de mes pensées vont encore vers Auschwitz. "Si c'est un homme", de Primo Levi, le livre le plus poignant, le plus "remuant" que j'aie jamais lu, m'a donné l'irrépressible envie d'aller voir le plus grand camp d'extermination nazi. Mais il y a autre chose, moins évidente celle-là, mais qui m'interpelle depuis longtemps. Cette dégénérescence actuelle de l'homme, constatée tous les jours et un peu partout, le mène irréversiblement vers l'intolérence et la violence. Juste un exemple: l'autre jour, au volant de ma voiture, je roule sur une route pas très large mais permettant de dépasser sans problème. Quatre voitures sont devant moi. La première roule très lentement, les autres restent derrière. Celle qui est juste devant moi laisse un grand espace avec celle qui la précède. J'entreprends de la dépasser. Au moment où j'enclenche la manoeuvre, son conducteur accélère. Pour me coincer et pour m'empêcher de me rabattre devant lui. En face une voiture se profile. Il faut que je me rabatte et je le fais. Le jeune conducteur de la voiture dépassée devient comme fou à son volant: coups de klaxon, appels de phares et divers gestes avec les mains dont un superbe doigt d'honneur... Voilà. Je n'ai absolument rien fait de dangereux, je n'ai fait que gagner une place dans la file, à ses dépens. Et il devient fou et m'insulte visuellement. Des comportements de ce genre deviennent systématiques sur la route. Et les gens qui se défoulent au volant sont monnaie courante. Le respect est en voie de disparition. Le sens des valeurs aussi. La vie de fou que les gens mènent (spécialement dans les régions urbaines) les rends débiles, c'est logique. Ils perdent tout sens de discernement. La loi de la jungle étend progressivement son emprise. Je suis persuadé que si un malade, bardé de pouvoirs, haranguait soudain les foules, ils seraient infiniment plus nombreux à le suivre que ceux qui, en 1933, ont dit oui à Hitler...

Pas très optimiste tout ça! Je le sais et j'assume. Dans l'évolution des primates, dont nous faisons partie, il s'est produit un bug, il y a 200'000 ans. Ce court-circuit dans la lente évolution des espèces a débouché sur la branche humaine. Notre boîte crânienne s'est agrandie et notre cerveau s'est développé. Le singe est devenu homme, avec toutes les merveilles qu'a produit son intelligence, alors que le chimpanzé, le gorille, le bonobo, nos cousins d'alors, en sont encore à tenter laborieusement de marcher sur leurs pattes arrières… Le bug nous a fait ce que nous sommes et je me demande si, en contrepartie, cette évolution trop rapide ne nous aurait pas privés d'une fibre de solidarité et de compassion, de cet altruisme qui nous fait défaut et qui nous aurait rendus vraiment humains. Avec cette capacité qui aurait dû nous permettre aujourd'hui de nous en remettre à un sens des valeurs intact. Avec cette faculté à éviter des génocides tels que celui qui m'a bouleversé comme jamais, alors que je marchais hier sur les ineffaçables traces, laissées en Pologne il y a moins de soixante-dix ans, de cette tache qui ne s'effacera jamais des pages de l'histoire de l'humanité…

A
Inséré le 18 septembre 2009
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Même si elle n'a pas de rapport direct avec les camps d'Auschwitz, il m'est impossible de terminer ce sujet unique du mois de septembre 2009, sans y inclure cette photo qui me bouleverse comme jamais un cliché n'a su le faire. La petite Ania Rempa fut expulsée, avec sa famille, de son village natal de Zawadka et déportée, en juillet 43, au camp d'extermination de Majdanek, dans la banlieue de Lublin (Pologne). Dans un état avancé d'inanition et après intervention de la Croix-Rouge, en août elle fut renvoyée du camp et admise à l'hôpital de Lublin, établissement dans lequel elle mourut un mois plus tard...

Dans les seuls camps d'Auschwitz, 232'000 enfants ont été déportés. 450 seulement en sont ressortis vivants. Après cela, comment ne pas être tenté de rejeter le genre humain? Et comment accepter, surtout, qu'on en fasse partie?...

© Musée d'Etat de Majdanek. Photo tirée d'un livre acquis au Musée d'Auschwitz et intitulé "Centres de mise à mort allemands en Pologne".


A A