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La revoir un
jour...
Jamais je ne l’avais
revue! En cinq longues années, j’ai tenté de l’oublier.
Tenté de ne plus penser à elle, jamais. Et j’y suis
presque parvenu. Jusqu’à ce jour récent où,
passant à proximité, je n’ai pu résister à
l'envie d'aller la revoir, de lui faire une petite visite. Un minuscule
détour. Léger en temps et distance mais lourd de conséquence
sur le plan des souvenirs, toujours pénibles lorsqu’ils vous
ramènent sur des lieux que l’on a déserté,
que l'on a fui sans vraiment le vouloir. Parce que l’on avait tout
simplement pas le choix…
Passant le dernier tournant, je l’aperçus soudain. Elle était
là. Comme attendant mon retour et comme elle l’a fait durant
trois ans. Debout sur la pelouse, légèrement dissimulée
par le pin autrichien que j’avais planté moi-même,
un après-midi pluvieux de novembre. L’arbre a grandi mais
elle, elle n’a pas changé. Toujours aussi belle ! Simple
mais remplie de charme, posée devant le rideau des chênes
et du saule centenaire… Le premier souvenir qui me revint alors,
fut celui de cette jolie femme brune venue, par un clair matin de septembre,
déposer deux croissants au seuil de ma porte, alors que j’étais
en train de retrouver ma "liberté"…
En la revoyant ainsi, je n’ai pu m’empêcher de me transposer
dans le passé. Un passé qui revient toujours avec douleur
mais dont je ne fais plus grand-chose pour éviter les retours.
Le poirier était là, lui aussi, tout comme le cerisier.
Le premier planté par mon aînée, le second par ma
cadette. C’étaient leurs petits arbustes. J’avais creusé
les trous, elles les avaient plantés, très fièrement.
Frêles au départ, ils se sont affirmés, solidifiés.
Elles aussi. Et j’ignore si les uns, les unes, se rappellent encore
des autres…
Quant à elle, ma maison, celle que j’avais fait construire
pour me faire croire qu’elle allait cristalliser mon bonheur, celle
que j’ai passé des heures et des heures à vouloir
embellir, pour y retenir une femme qui n’a rien compris à
ma démarche, celle en qui je voyais la solidité des murs
faire rempart aux fuites que mon cœur meurtri laissait échapper,
elle n’a pas changé. Et il me semble encore entendre, par
delà la porte du garage, lasurée avec amour et patience,
mon cri de douleur lorsque mes filles, contraintes et forcées,
l’ont laissée derrière elles, emportées par
leur grand-mère vers celle qui avait décidé de ne
plus être ma femme pour ne plus demeurer que leur mère…
J’espère que ses nouveaux propriétaires la chérissent
autant que je l’ai fait. Le seul bien matériel de valeur
que j’aie jamais possédé... Terrain acquis le jour
où une belle princesse anglaise perdait la vie sous un pont parisien,
demeure achevée un an plus tard, suivi de l’emménagement,
de la joie immense de me retrouver, avec les miennes, dans cette belle
maison. Deux ans de bonheur et puis la rupture, l’éclatement
de la famille, la mise en vente de notre bien, de notre belle maison.
La fin d’un rêve qui n’a duré que trois ans et
le début d’un cauchemar dont je me demande parfois si je
suis à la veille d'en sortir ou si beaucoup d’autres nuits
vont encore me voir tourmenté par ce qui m’est arrivé
et ce à quoi je n’ai toujours pas compris grand-chose…
Je n’ai pas osé sortir de ma voiture. Je suis resté
là, fenêtre baissée et la contemplant. Le vent agitait
le branchage des chênes encore recouvert de feuilles mortes et le
saule semblait frissonner de tous ses membres squelettiques. La cime du
pin, d’un vert presque noir, bougeait lentement. Sur les carreaux
des fenêtres, un reflet semblait scintiller, comme il le fait parfois
dans l’œil des êtres vivants. Et je me suis senti terriblement
déprimé. Alors, j’ai embrayé et j’ai
quitté cet endroit, comme pour m’éloigner des rires
de mes enfants s’échappant de la pelouse et, volant par-dessus
la clôture, bien décidés à venir remuer en
moi des souvenirs qu’au plus vite il me fallait fuir…
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