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2 mars 2007

La revoir un jour...

Jamais je ne l’avais revue! En cinq longues années, j’ai tenté de l’oublier. Tenté de ne plus penser à elle, jamais. Et j’y suis presque parvenu. Jusqu’à ce jour récent où, passant à proximité, je n’ai pu résister à l'envie d'aller la revoir, de lui faire une petite visite. Un minuscule détour. Léger en temps et distance mais lourd de conséquence sur le plan des souvenirs, toujours pénibles lorsqu’ils vous ramènent sur des lieux que l’on a déserté, que l'on a fui sans vraiment le vouloir. Parce que l’on avait tout simplement pas le choix…

Passant le dernier tournant, je l’aperçus soudain. Elle était là. Comme attendant mon retour et comme elle l’a fait durant trois ans. Debout sur la pelouse, légèrement dissimulée par le pin autrichien que j’avais planté moi-même, un après-midi pluvieux de novembre. L’arbre a grandi mais elle, elle n’a pas changé. Toujours aussi belle ! Simple mais remplie de charme, posée devant le rideau des chênes et du saule centenaire… Le premier souvenir qui me revint alors, fut celui de cette jolie femme brune venue, par un clair matin de septembre, déposer deux croissants au seuil de ma porte, alors que j’étais en train de retrouver ma "liberté"…

En la revoyant ainsi, je n’ai pu m’empêcher de me transposer dans le passé. Un passé qui revient toujours avec douleur mais dont je ne fais plus grand-chose pour éviter les retours. Le poirier était là, lui aussi, tout comme le cerisier. Le premier planté par mon aînée, le second par ma cadette. C’étaient leurs petits arbustes. J’avais creusé les trous, elles les avaient plantés, très fièrement. Frêles au départ, ils se sont affirmés, solidifiés. Elles aussi. Et j’ignore si les uns, les unes, se rappellent encore des autres…

Quant à elle, ma maison, celle que j’avais fait construire pour me faire croire qu’elle allait cristalliser mon bonheur, celle que j’ai passé des heures et des heures à vouloir embellir, pour y retenir une femme qui n’a rien compris à ma démarche, celle en qui je voyais la solidité des murs faire rempart aux fuites que mon cœur meurtri laissait échapper, elle n’a pas changé. Et il me semble encore entendre, par delà la porte du garage, lasurée avec amour et patience, mon cri de douleur lorsque mes filles, contraintes et forcées, l’ont laissée derrière elles, emportées par leur grand-mère vers celle qui avait décidé de ne plus être ma femme pour ne plus demeurer que leur mère…

J’espère que ses nouveaux propriétaires la chérissent autant que je l’ai fait. Le seul bien matériel de valeur que j’aie jamais possédé... Terrain acquis le jour où une belle princesse anglaise perdait la vie sous un pont parisien, demeure achevée un an plus tard, suivi de l’emménagement, de la joie immense de me retrouver, avec les miennes, dans cette belle maison. Deux ans de bonheur et puis la rupture, l’éclatement de la famille, la mise en vente de notre bien, de notre belle maison. La fin d’un rêve qui n’a duré que trois ans et le début d’un cauchemar dont je me demande parfois si je suis à la veille d'en sortir ou si beaucoup d’autres nuits vont encore me voir tourmenté par ce qui m’est arrivé et ce à quoi je n’ai toujours pas compris grand-chose…

Je n’ai pas osé sortir de ma voiture. Je suis resté là, fenêtre baissée et la contemplant. Le vent agitait le branchage des chênes encore recouvert de feuilles mortes et le saule semblait frissonner de tous ses membres squelettiques. La cime du pin, d’un vert presque noir, bougeait lentement. Sur les carreaux des fenêtres, un reflet semblait scintiller, comme il le fait parfois dans l’œil des êtres vivants. Et je me suis senti terriblement déprimé. Alors, j’ai embrayé et j’ai quitté cet endroit, comme pour m’éloigner des rires de mes enfants s’échappant de la pelouse et, volant par-dessus la clôture, bien décidés à venir remuer en moi des souvenirs qu’au plus vite il me fallait fuir…