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2 décembre 2005


Petite soeur …

Je me souviens parfaitement d'un jour de l'été soixante-treize… Je venais de m'offrir ma deuxième voiture. Une Opel Rallye rouge et noir. Magnifique, digne de mes rêves les plus fous. Je n'avais que dix-neuf ans et j'en étais déjà à ma seconde auto. Gagnant ma vie depuis trois ans, toutes mes économies y avaient passé… Pour fêter cet achat exceptionnel, nous étions partis, avec ma grande sœur et son futur mari, faire une petite balade en Valais. Avec ma voiture, s'il vous plaît! Et avec moi à son volant, fier comme Artaban…

Une petite excursion pour aller rendre visite à mon autre sœur, la petite, de neuf ans ma cadette. Elle passait l'été en montagne, l'air de tout là-haut étant sensé lui rendre la santé qu'elle avait fragile. Mais elle s'ennuyait sur l'alpage… Elle n'avait que dix ans et je la revois encore, émouvante avec ses cheveux blonds et ses taches de rousseur, nous accueillant devant cet institut froid comme la journée que nous avions choisie pour aller la voir… On avait acheté de quoi faire un pique-nique et nous étions partis dans la campagne environnante. Au moment du repas, la pluie s'était mise à tomber et l'on s'était réfugiés dans la forêt pour tenter de dévorer notre poulet froid, bien à l'abri sous les sapins…

Je m'en souviens comme si c'était hier. On avait passé quelques heures avec elle et je m'étais parfaitement rendu compte que notre présence lui avait fait du bien. L'ennui l'avait quitté pour quelques instants. Mais il a fallu repartir… Moi qui me réjouissais de reprendre le volant de mon beau carrosse de pourpre et d'ébène, je ne prenais plus trop garde à la tristesse de ma petite sœur… Mais, au moment de la quitter, me retournant pour lui faire un dernier petit coucou, sa détresse, immobile, figée dans la cour et sous la pluie, son total désarroi de nous voir nous en aller me frappèrent si fort que, trente-deux ans plus tard, je les revois et les ressens comme au premier jour…

Peut-être est-ce à ce moment-là, à cet instant précis qu'a vu le jour cette insurmontable vague de compassion qui me submerge et me prend la gorge, faisant chavirer mon âme à chaque fois que, dans des scènes innombrables de la vie, la tristesse et la détresse d'un enfant se manifestent dans leur plus flagrante et bouleversante expression… Je crois que tu es pour beaucoup, chère petite sœur, dans cette sensibilité qui est la mienne vis-à-vis de ces images-là. Sensibilité (sensiblerie, diront certains) que, depuis si longtemps, je ne prends même plus la peine de combattre… Détresse et tristesse d'enfants qui, à jamais, resteront pour moi les signes les plus émouvants de la vie dans ce monde avec lequel je me sens de moins en moins d'affinités…