Texte et/ou photo du jour - Page 145 - du 30 juin 2004


Crash de guerre...

Dans l'étroit vallon de l'Allaine, tout est calme. Lentement réchauffée par les rayons du soleil grimpant à petits pas dans l'immensité du ciel, la plaine fume et exhale un voile léger de vapeur par-dessus les herbes qui sommeillent encore dans le petit matin. Les peupliers sont immobiles, leur silhouettes élancées se découpant dans la nue qu'aucun souffle ne parcourt. Feuillages pétrifiés, vert sombre, presque noir, les frissons de l'éveil ne les a pas encore envahis. Dans le lointain, un peu de poussière monte du champ voisin. Un homme travaille déjà la terre, au volant de son engin qui, seul, trouble la quiétude de ces instants magiques. Il est sept heures. C'est l'heure exquise que des matins d'été déposent parfois devant mes yeux émerveillés. Sur un petit monticule de terres amassées et tassées par le temps, au bord de la rivière au cours silencieux, j'attends, contemplant une fois encore les premiers émois matinaux de la nature.. Je me remplis des sensations d'un bien-être auquel se suspendra mon cœur et mon âme pour la journée. L'eau plus très vive, en contrebas, s'écoule à flots minuscules et sans bruit, tant son lit s'est restreint sous les chaleurs de cette fin du premier mois d'été.

En tournant la tête vers les lointaines cimes des sapins qui m'entourent, j'aperçois dans la part la plus bleue du ciel, un rapace tournoyant avec lenteur. Battant des ailes et cherchant des ascendances dans lesquelles l'heure matinale est encore impuissante à le porter, il décrit des courbes parfaitement circulaires, tête et becs pointés vers le sol, guettant ce petit rongeur, certainement condamné, et que lui seul peut apercevoir d'une si grande hauteur. Il est en chasse, prêt à saisir sa chance. Bien plus loin dans le ciel et plus bas sur l'horizon, j'aperçois soudain un petit point noir qui grossit rapidement. Les sens en éveil, je me raidis soudain sur mon talus. C'est un avion! Un gros même… Mais il est bas, beaucoup trop bas. Je me lève pour tenter de mieux l'apercevoir. Il vient dans ma direction et paraît en difficulté. C'est un quadrimoteur, en descente… Une légère fumée grise s'échappe de son moteur extérieur droit. Il se rapproche rapidement et je m'aperçois soudain que ses deux moteurs gauches sont coupés, les hélices en drapeaux. Je réalise alors que le pilote tente un atterrissage de fortune. Le lourd B-24 arrive à ma hauteur, train rentré, moteur hoquetant dans un cafouillis monstrueux. Il est à cinq mètres du sol et me dépasse. Cent mètres plus loin, touts moteurs coupés, il prend contact avec le sol dans un bruit de tôles froissées et au centre d'un nuage de poussière impressionnant…

Je cours dans sa direction. A en perdre haleine… Heureusement le champ est long et l'appareil s'immobilise bien avant d'en atteindre le terme. Au moment d'arriver à sa hauteur, je suis instinctivement plaqué au sol par le hurlement d'un autre avion qui me survole et me dépasse à pleine vitesse. Je relève la tête du champ jaunâtre, parsemé de bottes de foin que le bombardier à miraculeusement évitées, pour apercevoir un chasseur monter en chandelle dans l'immensité du ciel. Un Mustang! Ouf, j'ai crû un instant avoir à faire à un 109 ou un Focke Wulf 190… Du Liberator, l'équipage de cabine s'est déjà extrait lorsque j'arrive près de lui. Le pilote saute de son cockpit par un fenêtre latérale et tout le monde s'éloigne de l'appareil pour se réunir sous les peupliers toujours figés…

Les hommes d'équipage sont tétanisés, la mine complètement défaite. J'essaye de les réconforter, de les rassurer en leur disant qu'ils sont en territoire neutre et qu'ils n'ont plus rien à craindre. Mais ils m'expliquent que deux mitrailleurs et le copilote ont été tués, gisant encore dans la carcasse fumante du bombardier. Un jeune homme, qui doit avoir vingt au plus, est en larmes, le corps secoués de soubresauts incontrôlés. La tension est immense, palpable, et le désarroi qui se lit sur les visages me remplit d'émotion… Le paysan qui travaillait son champ nous rejoint sur son tracteur. Lui et moi aidons ces courageux hommes à monter sur le petit char qu'il tracte à travers champs et prairies. Le convoi s'ébranle en direction de la ferme…

Assis à côté du pilote, au milieu des hommes abattus, je demeure silencieux. L'immensité du ciel et du silence revenu pèsent de tout leur poids sur la scène dont je fais, bien malgré moi, partie. Lui, la tête baissée entre ses larges épaules, a l'air effondré. On le serait pour bien moins que cela… En passant devant le nez de ce qui reste de son B-24, il lève les yeux et ses lèvres se mettent soudain à trembler, cependant que des larmes jaillissent de ses yeux intensément bleus. Je me sens soudain solidaire de la détresse de cet homme qui vient de sauver sa peau et celle de cinq des membres de son fidèle équipage mais qui pleure maintenant la perte de trois autres de ses compagnons. Dure réalité de la guerre et partialité insoutenable du destin…

Dans le ciel qui nous surplombe, le rapace a disparu! A-t-il attrapé sa proie? Je ne le saurai jamais. Pas très loin d'ici, sous d'autres cieux en guerre mais dans le même ciel, d'autres ailes en chasse sévissent d'une façon différente mais avec le même résultat… Dans un champ d'herbes fraîchement coupées, une de leurs victimes, l'épave d'un B-24 Liberator du 44th Bomber Group, 8th Air Force, basé à Shipdham (Norfolk) gît sur le sol par ce matin du 30 juin 1944. Dans la plaine de l'Allaine, au pays où je suis né, tout près de la France encore occupée, la guerre vient de faire trois nouvelles victimes. Les hommes ont accompli leur mission, mais à quel prix?… Le temps est magnifique, il fait beau et chaud, l'été fait ravage et la paix de ce pays n'aura pas à souffrir de ce fait divers, si cruel soit-il. Contrairement aux familles de ces hommes, atrocement fauchés à l'aube d'une vie qui promet tant à certains mais frappe sans pitié les autres dans un manque total de mansuétude et de discernement…

Je hais la guerre et les pauvres fous inconscients qui les déclenchent…