Texte et/ou photo du jour - Page 136 - du 1er mai 2004


La salle des Aviateurs...

Dehors, tout est gris! Il fait froid, le soleil ne brille plus depuis longtemps. Les hommes se font la guerre et le ciel s'embrase sous l'éclat des bombes qu'ils s'envoient sur le coin de leurs figures, de leurs faces remplies de haine. Je marche dans la rue, parmi des gens que je ne connais pas et qui me dévisagent d'un air menaçant. J'avance sur un chemin parsemé d'embûches et parviens au bord d'un grand précipice. Au-dessus de moi, un oiseau noir passe, les ailes déployées et le cri lugubre. C'est l'épilogue, la fin du livre, la dernière page du roman, c'est le dénouement de mon mal de vivre. Derrière moi, ça pousse fort et je résiste trois secondes, pas plus. Un violent coup d'épaule me pousse dans les abysses et je hurle ma douleur et ma peur…

C'est à ce moment précis que le réveil s'est mis à hurler sur ma table de chevet… Encore ce rêve affreux… Je me lève, je souris, tout heureux que le cauchemar soit fini et qu'une nouvelle journée commence...

Quelques heures plus tard, au hasard de mes pérégrinations, dans une océan céleste parsemé de grosses îles cotonneuses et sans consistance, je me suis faufilé dans un couloir étroit de ciel bleu. Sans but précis, en me fiant à mon instinct, j'ai suivi le chemin que mon cœur avait choisi. Et j'ai pénétré soudain dans une caverne qui s'est ouverte à moi comme par enchantement, sans que j'ai besoin de lui dire sésame... Il faisait nuit noire et je suis entré. Derrière moi, la porte s'est refermée. Silence total et obscurité complète, juste le souffle court d'un homme intrigué... Après quelques secondes à tenter d'y voir clair, un son diffus est parvenu jusqu'à mon oreille. Très faible tout d'abord, il s'est lentement amplifié. Le son, la musique, les paroles et une voix que je connais bien… Intrigué je me suis engagé, toujours dans le noir, sur le chemin semblant mener à la source de ce chant mélodieux. Je marchais sans rien y voir mais pourtant sans trébucher sur des obstacles invisibles dans la nuit. Au fur et à mesure de ma progression, la chanson se faisait plus clairement entendre, cependant qu'un rai de lumière semblait se préciser toujours davantage dans le lointain. Kay Starr, belle jeune femme brune, de son timbre de voix magnifique, en finissait avec le premier couplet de "Wheel of Fortune"…

Et je suis arrivé devant la porte. Le cœur en émoi, je l'ai poussée et tout est devenu plus net. Sous la lumière tamisée et les volutes de fumée serpentant langoureusement vers le plafond, les tables étaient disposées tout autour de la scène. Sur celle-ci, Kay, vêtue d'une longue robe blanche, se découpait très nettement dans l'œil rond et insistant du projecteur. Sa chanson, ses évolutions, semblaient produire sur les spectateurs attablés, le même effet qu'elles produisaient sur moi. Subjugués par l'interprétation sublime de la dame en blanc, ils ne bougeaient plus. Semblant pétrifiés devant la grâce d'un tel spectacle, certains, leur verre à la main, bouche bée et yeux pleins de reflets mouillés, vivaient l'instant avec une intensité émotionnelle parfaitement palpable. La magie étaient en pleine opération! Je traversai la salle à pas lents, sans quitter du regard la chanteuse et sans perdre une miette du spectacle qu'elle diffusait. Sans savoir vraiment pourquoi, je me dirigeai vers l'autre bout de la salle, là où une autre porte entrouverte semblait m'attirer. Je parvins jusqu'à elle, la poussai doucement et passai la tête pour tenter d'apercevoir ce qui se passait derrière…

Le bar en demi-cercle était bondé. Sur le zinc bien propre, les verres scintillaient sous les lumières du plafonnier. Des hommes et des femmes parlaient d'une voix douce mais leurs paroles m'étaient encore inaudibles. Sur un haut tabouret, une homme sirotait son whisky. D'autres hommes en smoking, des femmes en robes longues, strass et paillettes, parlaient, se parlaient, la face éclairée d'un large sourire, riant même franchement parfois, mais sans qu'aucun son n'émane toujours de leur lèvres animées. Tous, alors que je passais à côté d'eux, m'adressèrent un regard et un sourire que, intimidé, je leur rendis dans le même silence. A l'autre bout du comptoir, un homme était assis, seul. Très grand, costaud, smoking noir et écharpe blanche, fumant lentement une cigarette. Cheveux noirs tirés en arrière, front buriné et allure sévère, son regard franc croisa le mien et, soudain, je le reconnus. Il continua de fumer, avala un longue gorgée de ce qui remplissait son verre et écrasa sa cigarette dans le cendrier. Il me regarda à nouveau et, se tournant, il s'en alla vers la porte située à l'autre bout du bar. Tous ceux qui consommaient avaient tourné leurs regards dans ma direction. J'hésitai une seconde, puis me dirigeai vers l'endroit où l'homme avait disparu…

Dans le hangar, une odeur agréable d'huile, mélangée d'essence, de fumée, de cuir et de tabac, flottait dans la torpeur épaisse et grasse de la nuit. Deux lampes aux longs cordons noirs, descendant du haut plafond, éclairaient le grand biplan jaune. La grosse hélice en bois, vrillée et scintillant sous la lumière, tournait au ralenti. Le capot d'argent de l'avion vibrait légèrement tout autour du moteur montant lentement en température. La porte du hangar était ouverte et, au loin, je distinguais un ciel parsemés d'étoiles et paré d'un gros œil jaunâtre de lune. Sur la place arrière de l'avion, l'homme s'était assis et semblait m'attendre. Il avait revêtu son serre-tête, ses lunettes cerclées de métal et gardé son smoking. Son écharpe blanche flottait dans les tourbillons mourants de la grosse hélice. Il me regardait, un grand sourire accroché à son visage émouvant d'aventurier. Il me signe fit d'embarquer. Sans le quitter des yeux, totalement subjugué, j'escaladai le fuselage du biplan et vint m'installer dans le compartiment devant lui. Je me sanglai et l'appareil commença lentement à rouler vers l'extérieur du hangar…

Toujours dans la nuit, l'avion s'aligna sur le seuil d'une piste balisée par des dizaines de foyers disposés de façon parfaitement rectiligne. Le pilote me tapa sur l'épaule, je me retournai et, le pouce levé, comme moi, il mis gentiment la puissance. Après quelques centaines de mètres, l'avion prit son envol. En douce montée, je ne voyais plus rien alentour qu'un semis de points argentés, des millions et des millions d'étoiles. Le vent me fouettait le visage et, bizarrement, gardait une température incroyablement tiède et agréable. J'avais l'esprit serein et je me sentais merveilleusement bien. Je me retournai et aperçus le pilote qui me souriait, son écharpe flottant derrière lui dans tous les sens. L'avion montait toujours, s'enfonçant bien droit dans la nuit, après un grand virage, son beau capot pointé en direction de la lune. Elle était pleine et incroyablement lumineuse, cette lune magnifique en cette nuit qui ne l'était pas moins. Et, au fur et à mesure que l'avion progressait dans sa direction, toujours en montée, elle semblait grossir à vue d'œil. J'étais très intrigué mais n'osait tenter de questionner mon pilote…

Quand nous arrivâmes tout près d'elle, je me rendis compte qu'il ne s'agissait pas de la lune. Elle était parfaitement plane et brillait de mille feux. Nous suivîmes une luciole géante qui semblait nous ouvrir le chemin et, soudain, la piste apparut dans le lointain. L'intensité lumineuse baissait de plus en plus, cependant que le balisage de la bande d'atterrissage nous apparaissait toujours plus distinctement. La luciole, sans doute son travail parfaitement accompli, disparut soudain. L'avion était en finale et le pilote posa les roues, sans le moindre à-coup, sur la surface gazonnée du terrain. Nous roulâmes jusqu'au hangar immense qui nous faisait face et là, moteur coupé, le pilote sauta à terre et m'aida à m'extirper de l'appareil. Toujours sans un mot, il m'invita à le suivre. Je ne me fis pas prier. Au fond du hangar, une porte, encore une! Il l'a franchit et je le suivis sans un mot, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil ému à la monture qui m'avait porté jusqu'ici…

En pénétrant dans la salle contiguë au hangar, j'éprouvai instantanément le sentiment d'entrer dans un endroit que je connaissais. La sensation inexplicable d'y être déjà venu, de le connaître depuis toujours… Elle était immense cette salle! Parfaitement circulaire et bordée de dizaines de réverbères qu'un homme était en train d'allumer l'un après l'autre. Lorsqu'il en eut fait le tour, la lumière me permit de mettre des noms sur des visages qui m'étaient pour la plupart connus et dont j'étais à mille lieues de me douter que je les verrais ici, tous réunis ce soir. Mes yeux s'étaient remplis de larmes et mon cœur cognait comme jamais dans ma poitrine… Mon pilote s'était rendu au centre de la salle, un verre à la main. Il extirpa de sa veste noire une plume à écrire et frappa son verre avec elle. Les visages se tournèrent dans sa direction. Les yeux écarquillés, je fis de même et, après quelques secondes de silence par lesquels l'homme sembla rassembler ses souvenirs, il commença à parler… Autour de lui, Charles, Louis, Jean, Sir Reginald, Georges, Orville, Wilbur, Clément, Otto, René, Santos, Henri, Herrman, Léo, Jacques, Manfred, Pierre, Douglas, John, Hoof mais aussi Amélia, Jacqueline et Jacqueline, Hélène ainsi que tant et tant d'autres suivirent, médusés, le regard accroché à l'homme, les longues, belles et précieuses paroles qu'il nous offrit cette nuit-là… Lorsqu'il en eut fini de son beau discours, la lumière se fit plus intense et les regards plus humides. Un long silence s'en suivit et, au moment où tout le monde commença d'applaudir le pilote, une chanson se mit à résonner dans la salle. "What a wonderful World", constatait, de sa voix grave, Louis Armstrong…

Merci Antoine! Merci de demeurer parmi les tiens et de les réconforter comme tu sais si bien le faire par tes paroles pleines de sagesse... Il se fait tard mais je ne veux plus quitter cet endroit. Il le faut pourtant. Il me faut aller dormir… Comme chaque soir… Le sommeil est nécessaire, même dans cette vie-ci… Non! Je refuse de plonger encore dans ce cauchemar qui me poursuit. Je refuse de m'endormir car le rêve ne me fait plus rêver. L'existence dans l'au-delà est trop belle et je ne veux plus, chaque nuit, mourir ainsi dans ma vie d'autrefois… Depuis ce jour d'été où, il y a deux mois, à bord de mon avion, j'ai plongé dans ce lac, depuis que mon bel et fier "Icarus" a fini sa course sous les flots, ma vie s'est transformée et je suis devenu le plus heureux de tous les hommes…

Terriens bien vivants mais aveugles et presque complètement fous, je vous salue! Sachez que, pour rien au monde, je n'échangerais désormais ma place contre l'une des vôtres…