Texte
et/ou photo du jour - Page 131 -
du 29 mars 2004 |
Fuite à l'autre bout du monde... Avril 1982. Au début du mois, les Argentins envahissent les îles Malouines. Crime de lèse-majesté, les Britanniques préparent la riposte. Ca va saigner!… Le 22, attentat de la rue Marboeuf à Paris, attribué au groupe Carlos. 1 mort, plusieurs blessés. Tristesse infinie… Ce même 22 avril, de Genève, j'embarque à bord d'un DC-9 de Swissair à destination de Paris-Roissy. Mon billet initial prévoyait Air France mais une grève de je ne sais plus quels insatisfaits m'incite à prendre un autre transporteur. Résultat: la compagnie suisse part plus tôt et mon transit à Roissy va durer quatre heures… Le vol Paris-Los Angeles est maintenu. Ouf! Après quelques heures d'entracte dans cet immense terminal inconnu, j'embarque enfin dans le 747 combi d'Air France. Onze heures de vol m'attendent… Heureusement, je suis près d'un hublot. L'appareil est à l'heure et je m'envole vers mon escale américaine. Bien calé dans mon fauteuil, la tête appuyée contre la paroi, je regarde défiler le sol sans vraiment le voir. Mes pensées sont ailleurs… Fin février de la même année. L'appartement est vide. Ou du moins paraît comme tel. Elle a emporté toutes ses affaires, me laissant seul avec mon désarroi… Deux mois de bonheur total, puis la rupture. Imprévisible, inexplicable, inexpliquée. Ma vie s'écroule. Dehors, il fait si beau. Quelques résidus neigeux encombrent les trottoirs parmi lesquels les passants se fraient un chemin d'un pas mal assuré. Ma vie s'écroule mais la vie continue… Refuser d'y croire. Se dire que tout n'est pas fini… C'est impossible, comment vais-je arriver à vivre sans elle?… Déjà deux heures de vol. Les souvenirs m'assaillent et je tente de les esquiver. Le repas est servi et je mange sans grand appétit. Les hôtesses sont belles et très classe… Dans les traits de leurs visages je cherche inconsciemment ceux de celle qui est la raison de ce voyage. "Les grandes douleurs sont muettes", "les oiseaux se cachent pour mourir"… Je songe à ces phrases qui me parlent. J'ai mal, je reste silencieux, je vais cacher ma peine à l'autre bout du monde mais je n'en mourrai pas… La vie est trop belle! Et vingt-huit ans d'existence sont bien loin d'en avoir fait le tour… Les plateaux repas ont été retirés, on a baissé les volets sur les hublots et on diffuse "Le sucre", film de Jacques Rouffio, avec Carmet et Depardieu. Je me tasse au maximum sur le bas de mon dossier (pas évident quand on est bâti comme une armoire) et j'entrouvre le volet de mon hublot. En bas, c'est le Gröenland. De vastes étendues de neige plissées ça et là… Je pense à Jacques Brel. Prétexte boiteux et officiel de ma fuite aux antipodes. Les Marquises, là où il a trouvé la paix et la sérénité éternelles, seront pour moi la réalisation d'un rêve et, pourquoi pas, le début d'une autre vie… Le 747 vogue dans un ronronnement feutré. Le Canada défile sous ses larges ailes et le commandant de bord précise que nous allons bientôt survoler Winnipeg. Mon voisin dort à poings fermés en sciant des stères entiers de sapin… Que de travail pour évacuer tous ces copeaux à l'arrivée… Je songe à Tahiti. Le paradis terrestre! C'est du moins comme cela que je l'imagine. Je suis impatient d'y arriver. De découvrir l'île, les îles et leurs trésors. Tant de gens m'ont envié en apprenant que je m'y rendais. Ah, si elle était ici, assise à côté de moi… Après trois stères réduits en morceaux, le voisin se retourne, change de main et entame un nouveau stock de bois… Ce que le Boeing perd en carburant, il le gagne en sciure, certes moins lourde mais plus volumineuse… Les trois quarts de la première étape son avalés. Dans un peu plus de deux heures, on va commencer la descente sur Los Angeles… Depuis neuf heures que les pilotes tentent de rattraper le soleil, force leur est de constater qu'ils ont échoué et l'astre vainqueur nous fait un coucou malicieux dans sa plongée vers les îles Hawaï… Ca y est! La descente est entamée. Je songe à ces quatre nouvelles heures d'attente qui vont venir avant d'embarquer sur le DC-10 d'UTA… Suivies de huit autres heures de vol jusqu'à Papeete… Les voyages forment la jeunesse! Qui a dit ça déjà?… Ils forment peut-être la jeunesse mais pas la patience, ça c'est certain! Dix-huit heures locales et le lourd Boeing prend contact avec le sol américain dans un atterrissage parfait… *** Le DC-10 d'UTA est très confortable. Je me sens parfaitement bien. Je suis aux anges. Elle m'a rejoint à Los Angeles et ce fut la plus belle surprise de toute ma vie... Désormais nous voguons, côte à côte et main dans la main vers notre paradis. Dehors, le soleil est resplendissant et caresse l'océan avec des élans de tendresse incroyables… Une hôtesse nous apporte du champagne et nous trinquons à nos retrouvailles. La vie est merveilleuse!… De violentes secousses me tirent de mon sommeil! Où suis-je, où cours-je, dans quel état j'erre?… Je mets bien deux minutes pour réaliser que tout cela n'était qu'un rêve. Le DC-10 est bien réel, mais il vole dans la nuit la plus complète et dans de sévères turbulences. Pas de soleil sur la mer, pas de main dans la mienne, pas de champagne, rien que le simple songe d'une nuit de printemps, seul sous les tropiques… Réveil brutal! Que fais-je dans cette galère vert-blanc-bleu? Eh, reviens sur terre mon gars! Nous sommes le 23 avril 1982 et tu vas à Tahiti! C'est pas beau ça? Toutes ces belles vahinés qui t'attendent en se baignant, à moitié nues, dans des lagons turquoises… Et tous ces palmiers caressés par le souffle doux des alizés… Tout cela sera au rendez-vous et dans quelques heures tu y goûteras et t'en délecteras avec un plaisir intense et jusqu'alors inconnu… C'est beau l'auto-motivation! Il fait encore nuit et le DC-10 entame sa descente vers Faaa. Après vingt-huit heures de voyage, dont vingt de vol, je prends contact avec le sol de Tahiti. Il est six heures du matin, il fait déjà chaud et humide, je suis exténué, j'ai envie de dormir dans un lit, de rêver de ce paradis qui m'accueille et de celle… Mais, parlons d'autre chose… La voiture de location m'attend et je me rends à Papeete, hôtel Tahiti, toute proche. Mais à cette heure-là, la chambre n'est pas prête et l'on me demande de revenir à dix heures. Trois heures à patienter. Je tombe de sommeil, m'enferme dans la 504 et, en pensant encore à elle, je m'endors profondément… Une heure plus tard, réveil en sursaut. Le soleil frappe avec insistance sur la vitre de ma voiture et sur mon visage. Je suis en nage. Je sors et fait quelques pas. Il fait un temps magnifique et je décide de partir à la recherche d'un point de vue me permettant d'admirer l'île et l'océan. Au volant de la voiture, j'escalade une petite route montant à flanc de colline. Après quelques minutes, je stoppe sur un petit promontoire dominant, à gauche l'aéroport de Faaa, à droite Papeete et en face l'île de Moorea. Le panorama est époustouflant! Tout alentour, des bougainvillées mauves (mes fleurs préférées) forment des bouquets immenses, touffus et flamboyants. La mer est d'un bleu intense, à peine fripée par la caresse d'une brise légère et Moorea m'apparaît dans toute la splendeur de son relief découpé comme fine dentelle dans le bas d'un ciel émergeant de la torpeur d'une nuit qui n'est déjà plus qu'un souvenir. A cet instant précis, je ne pense à rien d'autre que la beauté de cet endroit. L'émotion est telle que mes yeux se mouillent et que Moorea devient trouble devant moi. Le paradis est ici! J'en suis alors certain et, dans mon cœur éclaté, je sens monter une onde de chaleur bienfaisante qui finit par inonder mon corps tout entier. Eprouver un tel sentiment, pour la première fois depuis des mois et sans qu'elle n'y soit pour rien, me remplit d'une joie et d'un espoir infinis… |