Texte
et/ou photo du jour - Page 129 -
du 29 février 2004 |
Le dernier vol d'Icarus... 16 août 2006. Avec grand peine, j'entrouvre les yeux. La nuit a été courte et émerger me prendra du temps… Assis dans la pénombre et sur le matelas de ce grand lit, j'aperçois des rayons de soleil filtrant au travers des persiennes. Des traits brillants de lumière dans lesquels virevoltent de fines particules de poussière. La journée sera magnifique… Je me tourne et observe celle qui dort encore, belle et paisible, toute enroulée dans les draps mauves. Corps immobile abritant le doux nid d'une âme que je connais du bout du cœur… Cheveux d'ébène couvrant son visage et dissimulant à mon regard ses traits que je connais du bout des doigts. Courbe d'une hanche et douceur unique d'une peau que je connais du bout des lèvres… Je l'aime au point de rêver d'elle presque toutes les nuits, quand bien même elle dort près de moi depuis vingt ans… Je dépose un baiser sur son épaule nue et remonte un peu le drap sur elle pour la couvrir davantage… Le café est prêt. La confiture me colle aux doigts et je mange en silence. Sur le tabouret d'en face, Chipie m'observe, se léchant patiemment les babines de sa langue rêche et rose. Comme chaque matin, elle a eu droit à ses deux doigts de lait et, les ayant avalés d'un trait, moteur enclenché elle procède à sa toilette. Son ronronnement me rassure… Je regarde par la fenêtre et, durant quelques secondes, blottis mon regard dans les bras d'un ciel paré d'or et de bleu. Encore une belle journée… L'été est magnifique, chaud comme rarement, mais la sécheresse sévit. Les paysans sont inquiets car le maïs ne pousse plus. Ils prient pour que la pluie ne ruine pas les récoltes par son absence… D'accord pour la pluie. Mais un autre jour s'il vous plaît. Car, aujourd'hui, j'ai besoin de soleil. Je vais voler et là où je vais, ni la pluie, ni les nuages ne sont les bienvenus… Le moteur d'Icarus tourne rond. C'est mon avion. Je l'ai baptisé ainsi et j'ai peint moi-même en rouge son nom sur le fuselage jaune. Je suis à 9'000 pieds en montée. Devant moi j'aperçois l'Aiguille de Péclet, culminant à près de 3'600 mètres. J'ai décollé d'Annecy, quarante minute plus tôt. Le Piper Cub et ses quatre-vingt-dix chevaux grimpent péniblement, en raison de la chaleur, la pente qui mène au paradis... Après avoir remonté la vallée de la Maurienne, j'ai mis le cap au nord peu avant Modane. Toujours en montée, j'arrive à la Pointe Rénod. Je suis les crêtes bordant par l'ouest le glacier de Chavière. Le vent est calme et, vu d'ici, en contrebas, le toboggan de neige et de glace est magnifique. Je m'enfile entre les Aiguilles de Péclet et de Polset, puis tourne à droite pour survoler le petit glacier de la seconde nommée. Je rejoins ainsi mon point d'entrée de cette superbe crique dans laquelle je vais tenter de me poser. Je m'engage sur le glacier de Chavière, en descente et gaz légèrement réduits. J'ai une pensée pour Jean-Claude, mon instructeur, avec qui j'ai atterri ici des dizaines de fois. Son absence et sa grande expérience me font soudain défaut et je frissonne une instant à l'idée de ne pas savoir appliquer ce qu'il m'a appris… Mais je me reprends vite et, ayant remis les gaz pour épouser la pente, au centre du glacier je pose les patins du Piper en douceur. Icarus glisse sur son aire. Je maintiens assez de puissance pour parvenir en sommet de butte. Arrivé assez haut dans la piste improvisée, et au moment de basculer le fuselage de l'appareil dans l'autre sens, je ressens un choc assez violent au niveau de la roulette de queue. Aïe! Je crains que le patin ne soit brisé. J'ai dû toucher un gros caillou ou la pointe d'un rocher… J'immobilise l'avion, en position adéquate pour redécoller sans problème, coupe les magnétos et saute au dehors pour constater les dégâts. La patinette de poupe est tordue et seule son arête gauche est en contact avec la neige! J'essaie de la redresser un peu mais n'y parviens point. Ca ne devrait pas m'empêcher de repartir et à Annecy, je me dis que cela ne devrait pas trop me gêner pour poser sur le gazon… Mais qu'ai-je bien pu toucher pour en arriver là? Je remonte la pente et me dirige à l'endroit où j'estime que le choc s'est produit. Au milieu des traces de mon avion, une pièce de métal rouillé affleure au ras de la neige. Je l'empoigne et tire violemment. Après une bonne minute d'effort, la tige s'arrache du sol… Qu'est ce que c'est que ce machin?… Perplexe, je le tourne et le retourne dans tous les sens. Près d'un mètre cinquante de long, ça ressemble à une fourche de train d'atterrissage… Ca ne peut provenir du Piper, c'est impossible! Je redescends vers lui et l'inspecte sous tous les angles. Non, ça ne lui appartient pas. Trop gros et de tout façon tout rouillé, alors que mon Cub est parfaitement entretenu… D'où provient donc cette chose?… Armé de la petite pelle et du pic faisant partie de l'équipement montagne du Piper, je creuse comme un damné! J'ai le cœur qui bat à cent cinquante pulsations minute! Mais pas seulement en raison de l'effort, non. Ce à quoi je pense est invraisemblable. Il ne peut s'agir de cela!… Un quart d'heure plus tôt, depuis l'endroit où j'ai trouvé cette pièce métallique, mon attention a été attirée pas un autre objet bizarre, un peu plus haut sur le glacier. Là encore, une pièce métallique. Mais de surface plane, celle-là. A cet endroit, la couche neigeuse est peu épaisse en raison de la sécheresse. L'objet de métal est encastré dans le glacier. J'arrive à dégager sans trop de peine la partie supérieure. Mais pour ce qui est du reste, la glace l'enserre encore avec force. Je creuse comme un malade. Donnant des coups de pelle et de pic à en perdre haleine. Après une bonne demi-heure d'effort, exténué, je parviens à extraire la pièce mystérieuse. La partie supérieure est rouillée. Mais tout ce qui était emprisonné dans la glace est bien meilleur état… Je n'en crois pas mes yeux! C'est impossible, je rêve! Ce ne peut être la réalité… Assis dans la neige, la tête entre les mains, les pensées m'assaillent. Je revois Tintin, dans les montagnes de l'Himalaya, cherchant Tchang, marchant dans une contrée hostile et lui seul persuadé que son ami est encore en vie. Je revois l'épave de ce DC-3 que, à force d'obstination, il est parvenu à retrouver… Pourquoi lui?… Pourquoi moi?… Je pense à Jean-Claude, une fois encore, à Bernard, mes amis! Eux deux qui ont une telle admiration pour "lui". Pourquoi ne sont-ils pas là? Je pense à ma femme, qui m'attend. J'aurais tant aimé qu'elle soit ici, près de moi dans ces instants bouleversants… Je suis au bord des larmes… On a tellement écrit, j'ai tellement lu ceux qui pensaient savoir ce qui "lui" était arrivé… Quelques-uns étaient si proches de la vérité, beaucoup d'autres étaient à mille lieue de cette hypothèse… Je me sens affreusement mal, affreusement seul! Aurai-je le droit de le dire? Le droit de briser le mystère, de casser le mythe? Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis complètement perdu… Je pense à mon épouse... Je dois l'appeler, lui raconter. Je cherche mon téléphone portable mais ne le trouve pas… Piloter sans penser à cette découverte exige de ma part un effort surhumain. Je vole en direction d'Annecy. J'ai dû rester au moins deux heures assis sur ce glacier, perdu dans mes pensées. Après avoir, en vain, cherché d'autres éventuels débris, j'ai embarqué les deux pièces de métal et les ai sanglées solidement sur le siège avant. A l'arrière, je fait des efforts désespérés pour ne pas me pencher en avant, pour ne pas tenter de voir, de me prouver que je me suis trompé… Mais non! Je ne rêve pas. Sur le coussin avant, les deux morceaux de métal sont là. Bien réels! J'arrive à la verticale d'Ugine. Je maintiens 7'000 pieds jusqu'à la pointe sud du lac d'Annecy. Là je réduis fortement les gaz et entame une descente en pente douce, tout en demeurant au dessus des eaux claires de ce lac extraordinaire de beauté. Encore tout chamboulé par ma découverte, j'arrive néanmoins à me concentrer pour la préparation des manœuvres dans le circuit d'aérodrome et l'atterrissage. Peu avant de survoler Annecy-la-Belle, je remets un peu de puissance et c'est là que le moteur s'arrête net… Trois secondes de panique, manche en avant. Je regarde alentour. De l'eau, rien que de l'eau… Tout en surveillant ma vitesse, je tente de remettre le moteur en marche. En vain. Je vais devoir amerrir… Un fol espoir m'envahit soudain à la pensée que mon appareil est équipé de skis… J'aperçois quelques bateaux de plaisance en dessous et entame un virage destiné à me présenter sur une surface libre de toute embarcation. Je dois être à moins de cent mètres de la surface du lac, un peu plus loin du rivage peuplé de gens profitant du soleil. Mon cœur battant la chamade, je redresse la machine. Trop brutalement, me dis-je… Décrochage. Je me sens basculer sur la gauche et plonger presque à la verticale. Impact, perte de conscience, trou noir… * * *
Du nouveau dans l'affaire de l'Icarus, ce petit avion de tourisme ainsi baptisé par son propriétaire et pilote, qui s'est abîmé de façon inexpliquée dans le lac d'Annecy le 16 août dernier et dans lequel son pilote a trouvé la mort. On vient d'apprendre en effet que les deux pièces métalliques retrouvées sur le siège avant du Piper et dont la présence à bord demeure inexpliquée, ont bien séjourné dans la glace pendant plusieurs décennies. Les analyses ont démontré que la jambe de train et la dérive en question proviennent d'un chasseur américain P-38 Lightning qui a dû s'abîmer dans les montagnes pendant la guerre. Les conjectures (apparues dès la découverte des pièces dans l'épave de l'appareil) selon lesquelles ces deux éléments ont appartenu à l'appareil d'Antoine de Saint Exupéry n'ont pas été confirmées mais estimées plus que probables. L'écrivain-pilote, dont la dernière mission de guerre du 31 juillet 1944 consistait en un vol de reconnaissance qui devait le mener de Borgo (Corse) jusqu'aux alentours de Chambéry (Savoie) et retour, se serait donc écrasé dans l'un des massifs de la Vanoise. Si l'expertise poussée plus avant se confirme, elle mettra fin à la légende selon laquelle le pilote français et son appareil se sont abîmés en Méditerranée, entre Corse et continent. Voici la description des deux pièces retrouvées dans le Piper: 1.
Jambe de train avant d'un P-38. Pas de numéro de série
visible. Un groupe de trois chiffres, preuve irréfutable aux yeux de beaucoup que cette pièce provient du F-5B Lightning (version de reconnaissance du chasseur américain P-38, utilisée par le GR 2/33 français en 1944), matricule 42-68223 dans lequel Antoine de Saint-Exupéry a effectué sa dernière mission de guerre, son dernier vol du 31 juillet 1944… Mais voilà, personne ne sait où ces précieux objets ont été retrouvés. La veuve du pilote ignorait l'endroit exact où son mari allait se poser. Celui-ci, titulaire d'une qualification lui autorisant l'atterrissage sur glaciers, a simplement confié à son épouse qu'il allait, ce jour-là, voler et poser sur quelques surfaces de montagne dans le massif de la Vanoise. Le mystère de la disparition de Saint Exupéry a fait un bond gigantesque en avant, mais le dénouement demeure incertain. Car passer au peigne fin une si vaste région prendra des mois, voire des années. Peut-être même qu'on ne découvrira jamais rien d'autre, aucun nouvel indice… Comme si, en s'abîmant dans le lac d'Annecy, l'infortuné pilote et son Icarus avaient voulu apporter leur contribution (bien involontaire, hélas pour eux) à entretenir un mystère qui dure depuis plus de soixante longues années et qui n'est pas à la veille d'être totalement élucidé… |