Texte
et/ou photo du jour - Page 126 -
du 6 février 2004 |
| Jaunisse, hôpital, Piper et naissance d'une passion... L'eau d'une nappe phréatique polluée. Tu la bois sans souci. Toute ta famille en fait de même et tout le monde se retrouve chez le médecin qui diagnostique une jaunisse collective. Certains sont plus atteints que d'autres et doivent être hospitalisés… C'est ainsi que je me retrouve sur un lit d'hôpital pour la deuxième fois de mon existence. Nous sommes en 1963. J'ai neuf ans. En novembre Kennedy sera assassiné et l'espoir de toute une partie de la nation américaine avec lui… Mais je suis à mille lieues de ces soucis que tant d'autres partagent dans la douleur. Sur mon lit blanc, j'attends que mon teint vire du citron bien mûr au rose pâle de la pêche en train de gagner sa maturité. Dans la chambre, mon petit frère et mon cousin, atteints tous deux du même mal, me tiennent compagnie. Les infirmières sont aux petits soins et le séjour, somme toute, n'est pas si désagréable… La fenêtre de ma chambre donne sur le sud-ouest. Au travers des carreaux bien propres, j'aperçois le terrain d'aviation en contrebas. Les Piper (j'ignore si c'en sont mais c'est le seul nom d'avion que je connais) tournent inlassablement, passant dans leur volte et devant mes yeux éblouis, tantôt décollant, tantôt se posant avec la grâce d'une libellule sur la surface plane d'un nénuphar… Je passe le plus clair de mon temps le nez collé à la vitre. Dans les soirs dorés par le feu d'un soleil à l'agonie sur l'horizon, la silhouette élégante des Piper se découpe dans le ciel, enrobée de lumière, et je me dis que le pilote ne doit pas distinguer grand chose dans son approche finale. Mais la prise de contact avec le sol se déroule sans problème, l'ombre ayant envahi la piste et sécurisant ainsi l'atterrissage… J'ai dû passer dans cet hôpital huit jours, peut-être dix… J'en garde un souvenir très présent, très vivant. Des relents d'un passé distant de quarante ans, le goût du thé de tilleul froid qu'on me servait et incitait à boire en quantité. J'adorais ça. Les rigolades avec mes deux compagnons de chambre. Le regard d'une petite infirmière qui, malgré mes doux neuf ans, me troublait infiniment. Et puis, et surtout, le ballet incessant de ces petits avions que je n'ai jamais oubliés, inondés de soleil et menant sur des chemins de liberté des pilotes dont je devinais, au commandes de leurs machines, la face habillée d'un sourire que seul, j'en étais certain, le vol pouvait leur apporter… La maladie, parfois, peut avoir du bon. Je n'en garde aucune séquelle. Au contraire, elle fut l'occasion de journées mémorables. Elle fut peut-être la révélation d'un amour pour les machines volantes jusqu'alors inconnu. 24 ans plus tard, habitant pourtant à plus de 200 kilomètres de là, c'est peut-être en me remémorant ces souvenirs précieux que je suis revenu sur ce terrain pour y passer ma licence de pilote privé sur ces mêmes Piper J3. Et dans les 200 voltes que j'ai effectuées avant de décrocher le fameux papier, je crois qu'aucune n'a été dépourvue de ce petit coup d'œil vers le grand bâtiment blanc, en haut de la colline et en lisière de forêt , dans lequel un quart de siècle plus tôt sont apparus les prémices d'une passion qui depuis ne s'est jamais démentie!… |