Texte et/ou photo du jour - Page 124 - du 15 janvier 2004


La fermeture de Montaudran... (Berceau de l'Aéropostale)

Il est 8 heures. J’arrive sur mon lieu de travail. A travers le grillage découpant le ciel gris en petits carrés réguliers, j’aperçois un 737 au décollage. Pleins pots et rotation comme je les aime… Ouverture du bureau et prise de connaissance du trafic du jour. Un petit café bien tassé ne sera pas de trop pour tenter d’y voir clair à travers mes carreaux embués de sommeil. Fait pas beau, le trafic sera léger… Lecture de quelques mails professionnels et basculement, via Internet, sur le site de Pégase.tv. J’imprime une cinquantaine de pétitions pour le sauvetage de Montaudran. Bien en vue, je les dépose à l’entrée du bureau. Faudrait être miro (ce qui n’est pas, à priori, le propre d’un pilote) pour ne pas les voir…

Assis sur ma chaise, les yeux tournés vers le ciel qui me surplombe derrière la fenêtre, je suis plongé dans mes pensées. La vie est dure parfois… Mais c’est la vie, c’est ma vie! Je n'en dis pas plus mais n'en pense pas moins… Ce terrain de Montaudran, s’il ferme, ce ne sera pas la fin du monde… Il y a bien plus grave que cela ! La faim dans le monde, le manque d’eau potable, plusieurs enfants qui meurent d'inanition à chaque seconde que le temps égrène, alors que moi je trimbale mes 20 kilos superflus… Il faut savoir relativiser. Il faut relativiser! Mermoz repose dieu seul sait où, et Saint-Ex aussi. Comme la vie après la mort n’existe pas, ils ne sauront jamais…

Je me force à raisonner de la sorte. Je ne sais trop pourquoi… Puis mes yeux bleus (hélas, parfois...) reprennent le dessus! Je songe à cette phrase de George Bernard Shaw qui disait: "Certains voient le monde tel qu’il est et se demandent: pourquoi? Moi je vois le monde tel qu’il devrait être et je me demande : pourquoi pas?…"

Cette année, en avril, je vais changer de décennie! J’ai passé (depuis longtemps) la moitié de ma vie et je suis persuadé que ce qu’il me reste à vivre sera bien plus triste que le chemin parcouru jusqu’à ce jour et qui m’a mené ici, devant ce clavier, à délirer de mes deux indexes… Tout fout l’camp! Le monde s’est engagé sur des chemins de traverse au-delà desquels le mot dignité ne veut plus rien dire. De voir les gens se pavaner devant des programmes de télé consternants de nullité, me fait froid dans le dos. Le respect, le sens des valeurs sont bafoués. Les nuls ont pris le pouvoir et le règne de l’absurde est en train de voir le jour, de prendre son essor…

Où va le monde? Lui-même ne le sait pas! Mais lorsqu'il en prendra conscience, je crains qu'il ne soit trop tard… Montaudran doit fermer? C'est dans la logique des choses…

Et bien non! Moi, je refuse qu'il ferme. Ceux qui ont fait ce terrain et, partant de là, gravé dans le ciel la légende de l'air, n'ont pas tant et tant sué ni tant donné de leur courage et de leur sang pour que cet endroit finisse dans la poussière brassée par les démolisseurs. Ce n'est rien d'autre qu'une question de respect, de sens des valeurs et de dignité! (Je sais, je me répète mais je m'en fiche!) Des mots qui désignent ce qui a forgé la race humaine et qui a permis qu'on la distingue aujourd'hui du reste des êtres vivant sur cette planète qui prend l'eau de toutes parts…

Montaudran ne doit pas mourir. Mobilisez-vous, mes amis. Imprimez et distribuez la pétition éditée à ce sujet! Faites-là signer et envoyez-la vous-même s'il le faut, mais ne laissez pas tomber un pan majeur de l'histoire aéronautique mondiale. Baisser les bras reviendrait à dire que Daurat, Guillaumet et tous les autres, ont fait tout cela pour rien…

Tiens! Pendant trois minutes, j'ai oublié mes soucis personnels… Quand la marmite menace d'exploser, il faut faire le vide, compenser, ouvrir une soupape de sécurité. Au travers de la vitre, j'aperçois les montagnes; bâties par des millénaires de tassements successifs de la croûte terrestre. Le résultat, ces fiers monts enneigés qui me font face et toute la beauté dont ils sont parés, valait la peine qu'il fallut tant de siècles pour les ériger.

La nature, elle, ne connaît pas le découragement…