Texte et/ou photo du jour - Page 121 - du 19 décembre 2003


Devoir de mémoire...

Sous la couche épaisse de bitume qu'on déposa là il y a bien longtemps, des vestiges du passé demeurent… Chiffons d'étoupe imprégnés de cambouis, d'essence ou d'huile, morceaux de gomme durcie séparés de chapes pneumatiques usées jusqu'à la toile, mégots de cigarettes écrasés d'un dessous de chaussure appliqué et jetés ici après que le pilote soit venu prendre la "température" et l'état du terrain avant de s'envoler vers d'autres contrées… Ces souvenirs, noyés dans la chape goudronneuse noire, à l'origine chaude et visqueuse mais durcie comme le roc, sont demeurés tels quels. Recouverts et invisibles, pourtant bien présents. Mais bientôt tout va disparaître… Les bulldozers vont écraser tout cela et les camions, chargés de tous ces vestiges inestimables vont les emporter et les déverser dans des décharges banales et anonymes… Table rase sur le passé! La modernité a pris le pouvoir! Au diable les souvenirs!…

Les travaux ont débuté. Sur le petit chemin caillouteux menant à ce qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir de terrain d'aviation, un vieil homme, courbé par le temps, voûté par le poids des ans, marche à petits pas, ses yeux bleus encore pétillants, la tête encore pleine d'images d'un temps qui ne reviendra plus… Entre deux arbres bordant le sentier, il s'est arrêté soudain. Appuyé sur sa canne qui connaît tout le poids de ses maux, il ne trouve pas les mots, dans sa mémoire engourdie, qui exprimeraient clairement sa pensée. Alors, tel un film en noir et blanc défilant derrière le rideau lumineux de son regard, il revoit, il tente de revivre ces instants où les avions avaient élu domicile sur cette plaine toujours ensoleillée… Il lève les yeux au ciel et tend, vers l'horizon, une oreille attentive, cherche désespérément, de son ouïe défaillante, le bruit d'un moteur dont il se souvient parfaitement, mais ne le trouve pas. Il revit les images d'un film devenu muet. Les bruit des machines creusant le sol sans défense a remplacé le vrombissement enivrant des gros biplans prenant leur envol…

Durant de longues minutes, l'homme reste là. Immobile. Comme changé en statue de sel. Seules ses paupières paraissent empreintes de vie, battant la cadence d'un rythme qui s'accélère. La buée, gage d'une émotion sincère, envahit son regard et il fronce les sourcils pour tenter de distinguer ce qu'il ne veut plus voir… Puis il se retourne et, sa frêle silhouette se découpant dans un coucher de soleil somptueux, il tourne le dos aux pelleteuses et à ce qu'elles sont en train de faire à sa mémoire. Baignant dans une aura d'émoi, il reprend sa marche dans l'autre sens, conscient mais dépité que ce geste-là, les aiguilles de la marche du temps ne sauront, hélas, jamais en être capable…