Texte
et/ou photo du jour - Page 119 -
du 30 novembre 2003 |
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Cauchemar et réalité... Ca y est, le voyage se termine... Une fois encore j'éprouve la même tristesse au moment de rentrer chez moi. Ces quinze jours passés dans ce pays magnifique m'ont rempli de bonheur. Décidément, je ne m'en lasse pas. Je ne m'en lasserai jamais... En pénétrant dans le MD-11, je repense à mon arrivée, sur le même appareil. Deux semaines, lorsqu'on vit si intensément les beautés d'une telle nation, ça passe vraiment trop vite... Je reconnais une hôtesse. Elle était déjà sur le vol aller. Je me souviens d’elle, elle certainement pas de moi. J'ai hérité d'une place près d'un hublot, comme neuf fois sur dix. La chance... Je ne me sens bien que près d'une fenêtre, sans que je ne sache vraiment pourquoi. D'autant plus qu'il fera nuit pendant tout le voyage. Le gros-porteur est quasiment plein mais je n’ai pas de voisin direct. Nous avons plus d'une demi-heure de retard. Push back et mise en route des moteurs... Dans la nuit noire, les scintillements rouges, bleus, verts, blancs de tous ces feux donnant vie à un aéroport, n'arrivent pas à couvrir la nostalgie qui me noue l'estomac et le coeur. - Au revoir New York! Je reviendrai... Ces deux phrases, c'est la neuvième fois que je les prononce. Et je suis toujours revenu... Le MD-11 prend la file d'attente et nous sommes 13èmes sur la liste des prochains décollages. Une demi-heure de taxying avant de quitter le sol du Nouveau-Monde... J'observe les passagers tout autour de moi. Une famille avec deux enfants, une femme, charmante et âgée, semblant voyager seule. Plus loin, deux types colossaux occupant trois sièges tant ils sont énormes. Des Américains, me dis-je... Et cette hôtesse est vraiment superbe! Ca y est, le pilote met la gomme et nous nous envolons. Par le hublot je tente d'apercevoir les lumières de la ville au loin. Mais je n'y parviens pas. Manhattan demeure invisible à mes yeux qui la cherchent. Je ne vois que de nombreux feux, lumières et candélabres au sol, puis le noir absolu; nous sommes certainement déjà au-dessus de l'océan. Premier cling et le voyant d'interdiction de fumer s'éteint. Je pousse un peu le dossier de mon siège en arrière et je me plonge en la nuit noire dans laquelle glisse le gros liner grimpant vers son altitude de croisière. Les yeux dans le vague, je revis ces instants magiques où dans la salle du Grand Ole Opry, à Nashville, plusieurs stars de la Country music m'ont enchanté, comme rarement, par un concert d’anthologie... Connie Smith, Jim Ed Brown, Boxcar Willie et l'immense Hank Snow en personne. Presque inconnus en Europe, mais de ce côté-ci de l’océan, adulés par les foules. J’aime cette musique du plus profond de mon coeur. Révélation de mon tout premier voyage dans ces contrées, il y a près de vingt ans… J’ai faim ! Tiens, à ce propos, cela fait plus d’une heure que nous avons décollé et l’on a toujours pas servi le repas. Bizarre… L’un des enfants en bas âge du couple devant moi doit être affamé lui aussi, car il pleure de toutes les larmes de son corps. En regardant vers le devant de la cabine, j’éprouve une sensation étrange. Les lumières clignotent et prennent une teinte étrange… Toutes les hôtesses sont vers l’avant. Je vois, sur le visage de l’une d’elle, s’inscrire comme un rictus anxieux qui ne me dis rien de bon. Quelque chose cloche ! D’autres passagers commencent à regarder vers l’avant de l’appareil. Les lumières s’éteignent soudain, puis reviennent. Je sens, au fond de ma gorge cette sensation que je connais bien. L’anxiété me gagne lentement. Mais que se passe-t-il donc ? Une hôtesse sort du cockpit et marche à grande allure vers le galley avant. Elle rabat le rideau derrière elle… C’est à ce moment précis que le commandant de bord, d’un ton calme, nous annonce qu’il connaît un petit problème technique. Apparemment rien de grave, dit-il, mais il a pris la décision de rejoindre Boston pour plus de sécurité. Mon gosier s'assèche à toute allure. Les lumières du bord se sont éteintes et ne demeurent que les veilleuses. Je sens le grand virage que décrit l’appareil et je me dis que Boston doit se trouver derrière nous… Mon estomac est l’hôte d’une boule qui m’enlève toute sensation de faim. Et puis, en regardant vers l'avant, je vois soudain de la fumée qui s’échappe du plafond. D’autres passagers l’ont vue aussi et des voix toujours plus fortes se lèvent dans les rangs de sièges. L’appareil entame un nouveau virage et la descente devient plus prononcée. Les enfants devant moi pleurent et je pense aux miens… Mes filles m’attendent. Ce n’est rien ! Je serai près d’elles demain matin. Soudain, plus de lumière du tout ! Là, la panique commence à me gagner et elle s’empare des occupants de l’appareil tout entier. La plongée de l’appareil devient vertigineuse et tous les compartiments bagages commencent à vibrer avec grande intensité. Des hurlements stridents couvrent le bruit des moteurs. Mes mains s’agrippent aux accoudoirs de mon siège et je sens mes ongles s'enfoncer dans le tissus. La panique totale, l’effroi absolu s’emparent de moi. Mes filles, je veux revoir mes filles… L’avion vire une nouvelle fois mais il pique complètement du nez. Les vibrations prennent une ampleur inimaginable. Des objets divers virevoltent dans tous les sens, et à l’avant, j’aperçois soudain des flammes. Le virage continue. Au point que je me rends compte que l’appareil est en train de passer sur le dos. Tout vole dans la cabine et les cris sont horribles… Mes filles, mes filles…. La plongée est atroce et infiniment longue. Je sais que je vais mourir et soudain, c’est le fracas total et le jaillissement glacé d’un torrent d’eau, suivi d’un long silence et d’un voile blanc qui ne finit pas… * * * Je sais que ce qui précède risque d'engendrer bien des critiques à mon égard... Mais sachez que ce récit me tient à coeur car la dernière partie de l'histoire qu'il raconte (a) fait partie de ma vie. Le 3 septembre 1998, l'histoire aéronautique mondiale a connu l'une des plus graves tragédies de son siècle d'existence, lorsqu'un MD-11, vol SR111, s'abîmait au large de Peggy's Cove, Canada. Ce vol-là, je l'ai emprunté 16 fois, aller et retour, en l'espace d'une dizaine d'années. J'aurais donc pu être à bord lorsque la catastrophe s'est produite. Il reliait New York à ma base de Genève et, de service les jours suivant l'accident, je puis vous affirmer que j'ai vécu là les heures les plus pénibles de 25 ans de travail voué à l'aviation. Depuis ce triste jour de fin d'été, le cauchemar décrit ci-dessus, je l'ai éprouvé bon nombre de fois, dans des nuits agitées où je me suis parfois réveillé, en sursaut, au pied de mon lit, les yeux humides et suant par tous les pores de ma peau... Ce que j'ai écrit, des hommes, des femmes, des enfants parmi les 229 passagers et membres d'équipage l'ont certainement vécu cette nuit-là! Mais pour eux, ce ne fut pas un simple cauchemar, ce fut l'implacable réalité ou il était écrit qu'ils ne verraient plus jamais la lumière du jour... Ce texte est un hommage que je leur rend afin qu'on oublie pas qu'ils ont vécu dans cette terrible et lente agonie, tout ce que la vie, pourtant parfois si belle, peut aussi réserver à des gens comme vous et moi... |