Texte
et/ou photo du jour - Page 116 -
du 23 octobre 2003 |
| Mon dernier vol... J'ai
cessé de voler par un jour merveilleux d'automne… Mon
dernier vol aux commandes d'un avion fut celui du baptême de
l'air de ma fille aînée. Elle n'avait pas deux ans, j'en
avais trente-huit. Au moment du départ, elle parut assez impressionnée,
ceci malgré son très jeune âge. Moi, je pensais
qu'elle ne se rendrait pas vraiment compte qu'elle allait voler…
Alors que j'arrachais le Piper pour la dernière fois du plancher
des vaches, elle eut un cri apeuré, une exclamation: "On
tombe!"… Pauvre petit bout de chou! Si j'avais su alors
que ce vol était le chant du cygne de ma "carrière"
de pilote, j'aurais peut-être moi aussi crié mon désespoir…
Je la rassurai, elle se reprit très vite, et moi je ne savais
pas encore… De son siège d'enfant, celui qu'on utilisait
pour la voiture, elle regardait au-dehors, juste à bonne hauteur
pour que ses petits yeux bleus puissent voir le paysage défiler
alentour. On survolait le lac. Un lac, tiens… Un de plus!…
Fasciné que j'ai toujours été par cet univers
liquide, inconsciemment ce dernier vol eut pour décor l'étendue
calme du bleu Léman et un ciel entièrement dégagé
le dominant.
Ma fille ne disait plus rien. Les yeux grands ouverts elle observait, à gauche, à droite, cherchant toujours à apercevoir le sol… C'était l'automne, oui, et il faisait si beau... C'était mon dernier vol de l'année, oui, et il était parfait! Un deuxième enfant, une autre fille née six mois plus tôt, et c'était les responsabilités multipliées par deux. Voler coûte cher en Suisse. Alors il fallait faire des choix… Je ne savais pas encore que cet ultime balade dans les airs serait celle de mes adieux au pilotage… Derrière moi, Maeva avait adopté sa position fétiche! La tête légèrement penchée sur le côté et ses deux mains enroulées l'une dans l'autre, avec l'un des pouces (mais allez savoir lequel…) dans sa bouche. Ses yeux semblaient vouloir se fermer. Parfaitement stabilisé en palier, je me tournai et l'observai durant de longs instants. Elle ne me quittait pas des yeux… Elle avait l'air parfaitement bien, sereine. Ses paupières se fermaient et s'ouvraient très lentement, sa langue et son palais tiraient à coups saccadés sur ce petit pouce qui aurait dû être englouti depuis si longtemps… J'étais ému, je me sentais bien, je volais avec ma fille et je trouvais la vie merveilleusement belle… Plus tard, il a fallu revenir au terrain. Mettre fin à ce bonheur rare qui aujourd'hui, force m'est de le constater, demeure unique. Je n'ai plus jamais vécu cela depuis ce superbe après-midi de septembre, il y plus de dix ans. Ma fille entre doucement dans l'adolescence et elle est passionnée, tout comme sa sœur, par… les chevaux! Moi j'approche de la cinquantaine et j'aime les avions comme jamais. Maeva et Céline ne vivent plus sous mon toit, la vie l'ayant décidé ainsi et sans que je n'y puisse rien faire. Elles me manquent terriblement. Et les soirs de blues comme celui-ci, ces souvenirs si chers et nécessaires à mon cœur et à ma mémoire, ces instants magiques que je viens de partager avec vous, m'aident à tenir le coup!… Mais ne me plaignez pas! Je ne suis pas malheureux du tout. Juste un petit coup de blues, vous disais-je… |