Texte
et/ou photo du jour - Page 104 -
du 30 août 2003 |
| Survol euphorique de douze lacs... Sept heures du matin, terrain de La Côte (près de Nyon, au nord-est de Genève). Une fraîche matinée de fin août. Hier, il a plu toute la journée, mais aujourd'hui plus le moindre nuage! Si bien que le ciel est d'un bleu, à la Côte, d'azur... L'atmosphère est pure, la visibilité extraordinaire. Je mets en route et décolle. L'air, très porteur, m'aspire vers le haut. Ca ne bouge pas, pas la moindre turbulence, j'ai l'impression de voler dans du coton… Cap au nord-ouest, je laisse derrière moi les eaux d'un bleu Léman tout encore ensommeillé et, avec l'aisance d'un Merckx des grandes années, ma monture gravit la pente qui me fera effacer le Jura et déboucher sur un autre lac, celui des Rousses. Les sapins, sous moi, défilent en rang serré. Leur cimes pointues semblent vouloir chatouiller mes intrados au passage. Je franchis la frontière sans m'arrêter et sans autre formalité! Et j'arrive au-dessus du lac. Plat comme une patinoire, on croirait qu'il est gelé (à moins que ce soit moi…), plus calme encore que je le suis et que l'air qui me porte. Virage à droite et cap sur le Bois-d'Amont, puis le lac de Joux. Retour en Suisse, toujours sans douanier à l'horizon (le pied, Schengen avant l'heure…) Même surface inerte sur laquelle l'ombre de mon avion file (ou se traîne, c'est selon) à 110 noeuds. Je regrette de n'être pas amphibie car j'aurais aimé y poser mes flotteurs et creuser ainsi les blancs sillages (ou sillons, c'est selon) susceptibles de lui donner un semblant de vitalité… Je monte un peu et passe le petit lac de Brenet et la Dent de Vaulion, pic montagneux dominant Vallorbe, puis plonge en pointant mon capot blanc bordé de rouge sur Yverdon et le lac de Neuchâtel. Bien avant que mon hélice ne vienne plonger dans ses eaux dormantes, je redresse et longe sa rive nord. Je passe à la verticale de Cortaillod, village de mon enfance et de mon adolescence et ses coteaux ensoleillés où mûrissent les raisins qui donneront naissance à ce fameux "Vin du Diable" dont un général de Napoléon avait jadis un peu abusé… Puis, sur la gauche, c'est Boudry, berceau de Jean-Paul Marat, mort si bêtement dans sa baignoire, un couteau planté entre les omoplates et, entre les dents, un râle qu'on devine très rauque (c'est aussi cet endroit qui a inspiré à Michel Sardou son tube "Là-bas, on connaît Marat"…) Puis, c'est Colombier, terrain d'aviation qui m'a bercé de rêves, bordé par un collège qui lui m'a plutôt rempli de cauchemars… Neuchâtel est devant moi et je la contourne par la droite, descendant à 150 mètres sol, toujours au-dessus de l'eau. Sur ma gauche, la cathédrale tend au ciel sa flèche noire et l'or des rayons d'un soleil encore bas sur l'horizon, enveloppe toute la ville d'un cocon fait de clartés et de contrastes. Superbe ville encore préservée de ces constructions modernes, laides et sans âme. Je continue vers le nord-est et enchaîne avec le lac de Bienne. L'île Saint-Pierre, chère à Jean-Jacques Rousseau, déploie sa fine bande de terre et de roseaux, puis plonge soudainement dans l'eau calme avant d'avoir atteint le milieu du lac. Sur la berge escarpée, orientée plein sud, la vigne là aussi se gorge de soleil. Grand virage à tribord et direction le lac de Morat. Le plus petit mais pas le moins charmant des trois lacs du plateau suisse. Rectangle aux angles arrondis au cœur duquel les silures abondent, peuplant les fonds troubles de ses eaux peu profondes. Morat défile sur ma gauche. Frontière entre la Romandie et la Suisse alémanique, c'est là que les Helvètes ont, en 1476, administré une raclée monumentale à Charles le Téméraire, accessoirement rival de Louis XI et Duc de Bourgogne, lequel ne s'en remettra jamais (C'était là ma minute cocorico rouge et blanc, de bleu de bleeeeuuuu…) Le voyage continue. Toujours dans le coton, Eole ayant décidé de faire la grasse matinée… Je longe la Sarine (et non-pas la sardine, laquelle fraie sous d'autres latitudes). La rivière traverse Fribourg, autre ville remarquable de Suisse, chère à Tinguely et Jo Siffert et, en remontant son cours (de la rivière, bien entendu), je survole les lacs artificiels de Schiffenen et de la Gruyère. Leurs eaux sont d'un vert d'émeraude, l'herbe qui les entoure d'un vert tendre et les sapins les surplombant d'un vert plus sombre. Tous ces tons et nuances donnent à cette région une magie que seule la nature était capable de doter de tels endroits, lieux qu'elle choisit toujours sans qu'on comprenne vraiment pourquoi… Un grand pont d'autoroute enjambe la pointe nord du lac. Je brûle d'envie de passer dessous, convaincu qu'il y possibilité de le faire sans problème. Mais je me ravise, songeant qu'il serait trop bête de perdre une licence pour un si court moment de jubilation… Surtout que les villas sont nombreuses alentour et que l'immatriculation de mon Piper est aussi lisible que les lettres "HOLLYWOOD" surplombant la ville de Los Angeles… Mais là, je m'égare… Je survole Gruyères et son château, puis vire à gauche et grimpe en direction du Lac Noir, célèbre gouille d'alpage du Pays de Fribourg, cernée d'armaillis trayant les vaches, avachis sur leur bottacul (terme suisse désignant le petit tabouret à un seul pied attaché aux fesses de celui qui trait). Ensuite, passage des crêtes et monts escarpés, à 9.000 pieds d'altitude et toujours sans le moindre souffle de vent, puis plongée vers le Simmental (berceau d'une fameuse race de vaches laitières dont l'une d'entre-elles, vous savez, a été peinte en mauve pour servir de pub à une célèbre marque de chocolat…), vallée qui mène à Spiez (prononcer Chpiiitss) et jusqu'au lac de Thoune. Avec son voisin le lac de Brienz, il est pour moi le plus beau lac de Suisse, logé entre les flancs escarpés des montagnes, formant un panorama époustouflant et souvent repris sur la carte postale typique de ce peu plat pays qui est le mien (merci grand Jacques pour l'inspiration)… Je fais le tour de ces deux merveilles dans lesquelles se reflète le bleu du ciel, à vitesse réduite et tentant de m'imprégner au plus profond de moi-même de ces splendeurs que le temps a forgé avec patience et détermination, comme s'il était conscient des émotions qu'un tel spectacle susciterait un jour dans les yeux, le cœur et l'esprit de ceux qui les contemplent… C'est beau, terriblement émouvant et je ne m'en lasse pas! Allez, hop, encore un petit tour… Tout en admirant les sommets enneigés plus au sud, (tiens, c'est ici et dans ce décor grandiose que se déroule l'Axalp, exercice annuel et très prisé des Troupes d'Aviation suisses) je survole la superbe Interlaken (entre les deux lacs) et, arrivé à Thoune (en allemand s'écrivant Thun mais se prononçant comme en français - je dis ça pour ceux qui cherchent et ne trouveront jamais "TUN")…, je décide de faire une petite escale sur le terrain local. Après avoir posé les roues de mon Piper Cadet sur le gazon court mais bien gras (tiens, ça me rappelle quelqu'un aurait dit Coluche…), je tente de m'extirper de ces deux heures de vol qui m'ont fait parcourir une région parsemée de lacs naturels et artificiels (douze en tout), de rivières et cours d'eaux pour tous lesquels et depuis toujours mais surtout depuis que je pilote, je ressens une attirance incontrôlable et que je suis incapable de m'expliquer… |