Texte et/ou photo du jour - Page 96 - du 31 juillet 2003


Voler un vendredi 13...

Vendredi 13 septembre 1985.

Déjà, faut douter de rien pour oser prendre l'avion un vendredi 13... Mais lorsqu'en plus vous êtes responsable de la sécurité d'un vol qui se déroule dans une région qui est la poudrière de la planète, faut être totalement barge!... Allez, je plaisante et j'exagère. Beaucoup même...

Le jour précédent, parti de Larnaca, le DC9-51 de Swissair s'est posé sur le terrain d'Amman, capitale de la Jordanie. Un vol sans encombre, noyé dans un coucher de soleil rapide vu le sens du déplacement. De Queen Alia International Airport jusqu'à l'hôtel Intercontinental de la ville, il faut une heure sur la seule autoroute du pays. Dehors, il fait un noir si intense qu'une maman nigériane ne retrouverait pas ses enfants... (Vous me direz qu'il y a bien peu de chances qu'une mère, surtout nigériane, cherche ses enfants à cet endroit et à cet instant précis…) Juste le temps d'apercevoir le drapeau US flottant sur l'Ambassade américaine faisant face à l'hôtel et hop, tout le monde au dodo... (En fait on a fait une petite fête avec tout l'équipage, mais je crains d'être long…)

Le lendemain matin, réveil aux aurores. Je vais visiter la ville en compagnie du copi (excusez-moi, j'ai oublié son prénom) et de Cathy (ben oui, je sais, pas le sien…), une blonde hôtesse des plus charmantes... Amman est une ville typique du Proche Orient. Très escarpée, elle est pleine de vie et ses habitants sont d'une très grande gentillesse, toujours souriants... La visite sera courte car notre avion repart à 13 heures. Arrivé sur le tarmac, j'ai pour mission de fouiller l'appareil de fond en comble. Il a passé la nuit là, un garde armé le surveillant tout au long de l'escale. RAS. Avion apte à voler safely. Ma mission terminée et après embarquement des passagers (peu nombreux), je m'installe à la place qui me plaît, mais Cathy, vous savez la-jolie-blonde-stewardess-dont-j'ai-pas-oublié-le-prénom, vient me prendre par la main et me demande de la suivre vers l'avant de la cabine... Elle n'eut pas à me le dire deux fois… Vendredi 13, vous disais-je... Serait-ce mon jour de chance? Et oui, ça l'est! Mais par pour ce que vous croyez... Et moi non plus d'ailleurs... Le sympathique copilote m'invite à prendre place et à effectuer le vol de retour sur le jump seat! Ouahhh! Génial et inespéré...

Bien calé sur mon siège, je suis comme le bambin qui vient de recevoir son premier train électrique! A la différence près que mon père n'est pas là pour jouer avec… Décollage et montée vertigineuse dans un ciel parfaitement bleu. Après quelques minutes, Amman apparaît devant nous. Impressionnante. Vue d'en haut, une immense ville grisâtre et scintillante posée au milieu d'un désert de rocaille… Encore plusieurs minutes de vol et se profile sur notre gauche le lac de Tibériade. Tache bleu-nuit se découpant assez nettement sur un fond ocre et imprécis. Je songe à l'Evangile dont on m'a rempli, les dimanche matins lorsque j'étais enfant, cette masse molle qui me sert de cerveau coincée entre mes deux oreilles plus attentives à d'autres histoires … Et puis le désert, encore et toujours...

Le copilote m'explique tout ce qu'il font, lui et le commandant de bord (parlant très peu français). Je n'en perds pas une miette et j'assiste à leur "travail" émerveillé comme l'élève tenant l'échelle de Michel-Ange en train de peindre les plafonds de la chapelle Sixtine… Nous remontons la Syrie jusqu'à Lathakia et prenons un cap à l'ouest pour rejoindre l'île d'Aphrodite. A cette époque, pas question de couper au plus court pour rejoindre Larnaca. Il fallait éviter Israël et le Liban alors en feu… Si bien qu'une liaison qui aurait dû durer 45 minutes en prenait le double. Mais, croyez-moi, ce n'est pas moi qui m'en suis plaint ce jour-là...

La côte chypriote se découpe sur ma droite et devant moi tout scintille de mille éclats. La Méditerranée, inlassablement, génère ses rouleaux verts et bleus surmontés de blême écume et les fait s'écraser contre les roches ou se fondre sur le sable clair de cette terre qui m'abrite depuis quinze jours. Chypre est un petit éden béni des dieux! Aphrodite n'aurait pu naître dans aucun autre lieu! La Déesse grecque a choisi cet endroit comme berceau simplement parce que nulle part ailleurs l'Amour sur lequel elle règne ne pouvait prétendre voir le jour en un plus bel écrin. Cette île est un ravissement. Peuplée de gens d'une gentillesse sans pareille. Terre d'un peuple qui exhale la chaleur par tous les pores de sa peau, de son regard et de son cœur.

Ce vol m'a totalement subjugué! Tour en longeant la côte sud de Chypre, en descente (longue et rectiligne) sur Larnaca, je songe mettre enfin en œuvre ce qui me démange depuis bien longtemps mais que d'autres passions ont soigneusement mis de côté dans un coin de ma mémoire ayant quelques problèmes d'éclairage. Mais là, la lumière est revenue! C'est décidé, je passerai ma licence de pilote privé! La piste est en face de nous et l'atterrissage s'effectue impeccablement. En roulant au parking, mes deux hôtes se retournent et n'ont nul besoin de me demander si cette expérience m'a plu… La réponse doit être ciselée sur mon visage rayonnant de bonheur…

Vendredi 13... Le côté catastrophe de ce genre de superstition n'avait déjà que peu d'emprise sur moi. Dorénavant je tente de m'en servir pour décider ou tenter de réussir quelque chose de positif. Et parfois ça marche... Mais jamais, au grand jamais, aussi bien que ce jour de septembre 1985 où j'ai enfin décidé de goûter à cette sensation extraordinaire et unique dont seuls les initiés peuvent saisir pleinement le sens: piloter un avion, aussi modeste soit-il…