Texte et/ou photo du jour - Page 64 - du 8 avril 2003


Jusqu'au bout de ses rêves... 

Le 8 avril 1929 naissait à Bruxelles le plus grand auteur-compositeur-interprète de la chanson francophone, Jacques Brel. Dans les innombrables hommages qu'on lui a rendu depuis qu'il nous a quittés, le 9 octobre 1978, son exceptionnelle carrière a toujours été mise au premier plan. Je dirais même qu'on a retenu que cela... Moi pas! Si Brel occupe une place si gigantesque dans la considération que je porte aux grands hommes (et aux grandes femmes) c'est d'abord parce qu'il a eu la vie qu'il voulait avoir et qu'il a su réaliser ses rêves d'enfant... Sa carrière, ses merveilleuses chansons, ne furent qu'un moyen de les concrétiser.

Brel avait une voie toute tracée. De la cartonnerie familiale, entreprise florissante, il était destiné à reprendre les rennes. Le confort, l'argent et la vie facile assurés jusqu'à la fin de ses jours... Il n'en a point voulu! Il préféra crever de faim en pratiquant le métier que son coeur lui disait de choisir: le spectacle et la chanson. Car il ne faut pas oublier qu'entre 1953 et 1958, il a vraiment eut faim. Sa famille, réfractaire à sa vocation, lui avait coupé les vivres. Il courait le cachet, soir après soir, cabaret après cabaret, convaincu qu'il finirait par percer un jour...

Il disait souvent: "lorsque l'on est beau, la beauté suffit à nous mettre en valeur; mais lorsqu'on est laid, comme moi, on se rend compte très vite que la beauté ne peut venir que par le geste que l'on peut avoir envers les autres". Cette phrase, si pleine de bon sens, à elle seule explique bien mieux qu'un long discours toute sa carrière. Cet homme était d'une honnêteté sans pareille. Il cessa le tour de chant simplement parce qu'il avait peur de devenir "habile". C'est à dire que, au point où en était sa notoriété lorsqu'il abandonna la scène, il avait l'impression qu'il aurait pu faire n'importe quoi, le public aurait suivi. Si ça ce n'est pas de l'honnêteté... Certains "has been" du genre feraient bien de s'en inspirer...

Passionné d'aviation, il apprit à piloter. Il alla même jusqu'à la licence de pilote de ligne sur jet. Tenté par la comédie musicale, il créa, initialement en Belgique, "L'homme de la Mancha", et obtint avec elle un succès phénoménal et européen dans un genre ayant toujours été considéré comme mineur sur ce continent. Attiré par le cinéma, il devint un excellent acteur mais un réalisateur très mal compris. Fasciné par la voile, il prit des cours de navigation, s'acheta un voilier de cinquante-cinq pieds, "Askoy II", et entreprit de faire le tout du monde. Il n'arrivera malheureusement jamais au terme, la maladie en ayant décidé autrement...

Bref, cet homme sera allé jusqu'au bout de ses rêves. Oh, bien sûr, certains diront qu'avec l'argent accumulé par une si grande carrière, c'était facile... Je leur répondrai que c'eût été encore plus facile s'il avait accepté de devenir cet industriel que son père voulait faire de lui! Mais là n'était pas son rêve... Et peu importe qu'il en ait eu les moyens. Il se les est donné, c'est tout. Il y a tellement de gens qui se plaignent de leur sort en proclamant haut et fort qu'ils n'ont pas eu de chance dans la vie... Chacun peut avoir sa chance un jour, j'en suis persuadé. Mais il faut savoir la saisir. Et la saisir, c'est peut-être tout bêtement vouloir faire, à tout prix, ce que l'on a envie... Jacques Brel demeure, pour moi, le plus bel exemple de la pleine réussite d'une vie et de la concrétisation décidée et responsable de ses rêves d'enfant...

Il n'est pire proverbe au monde que celui qui prétend: "Tout vient à point à qui sait attendre". Merci Grand Jacques pour m'avoir aidé à le comprendre!...