La
tour de Babel...
Lundi
16 avril 2012. A 7 heures 20 du matin, Boris se réveille
en sursaut. Le somnifère, ingurgité dans la
nuit après trois heures d'insomnie, a parfaitement
rempli son rôle; le sommeil a été court,
mais profond et réparateur. L'homme s'assied sur
son lit, se prend la tête entre les mains, referme
les yeux et reste ainsi durant plusieurs secondes. Une image
s'impose à son esprit: celle de cette femme, elle
qui l'a quitté moins de trois mois auparavant. Peine
de cœur insurmontable. Malgré un effort surhumain,
Boris ne peut retenir des larmes… Au dehors, les rayons
du soleil passent au travers de la fenêtre, dont les
volets sont aux trois-quarts fermés. Ce rai de lumière
envahissant la pièce a, tel un rayon de vie, quelques
chose d'irréel et l'homme se dit alors que nul ne
peut se souvenir du temps qu'il faisait lors de sa naissance.
Et, par opposition, que nul ne peut prédire celui
qu'il fera au moment de sa mort. Sauf pour qui déciderait
radicalement de son destin…
A
8 heures 10, Boris monte dans sa voiture. Vêtu de
son uniforme de commandant de bord, il met en route et prend
la direction de l'aéroport. Arrivé là,
il se gare au 3ème sous-sol du parking principal,
récupère son crew bag dans le coffre de la
voiture, appelle et monte dans l'ascenseur. A la sortie
du parking, il pénètre dans les WC déserts
et, avec un peu d'eau, il avale les deux petits comprimés
puisés dans la poche de son veston…
A
8 heures 53, présentant sa licence, le commandant
de bord passe les contrôles de sécurité
du terminal de l'aviation privée. Trois minutes plus
tard, il est sur le tarmac. A pied, il se dirige alors vers
le troisième hangar, distant de moins de cinq cents
mètres…
A
9 heures 02, Boris pénètre dans le vestiaire.
L'endroit est inoccupé et, ouvrant son armoire en
regardant prudemment tout autour de lui, l'homme saisit
le revolver, contrôle que le chargeur est plein et
le silencieux bien fixé. D'un mouvement preste, il
introduit une balle dans le canon, met la sécurité
et dépose rapidement l'arme dans son bagage. Il se
dirige alors vers la sortie du hangar. Devant les grandes
portes de ce dernier, un Boeing BBJ, APU en fonction, semble
prêt au départ…
A
9 heures 25, au pied du biréacteur, le petit bus
gris de l'agent assistant l'équipage de l'avion,
arrive en trombe. Celui qui semble être le commandant
du vol en descend et grimpe immédiatement à
bord de l'appareil. La voiture s'en va. Prenant garde à
ne pas être vu, Boris sort rapidement du hangar et
se dirige vers l'appareil. La passerelle n'a pas encore
été remontée. Boris l'escalade et pénètre
dans la cabine. Le commandant de bord est là, de
même que l'hôtesse. Un vague sourire aux lèvres,
Boris s'approche d'eux…
-
Boris!? Qu'est-ce que…
Le
commandant de bord ne finira jamais sa question, la stewardess
n'entendra jamais la réponse. Lui et la jeune femme
sont abattus en moins de deux secondes et sans avoir le
temps de crier. Revolver toujours au poing, Boris fait demi-tour
et file en direction du cockpit.
Assis
sur le siège de droite, le copilote se retourne et
son dernier regard est pour l'arme qui crache le feu contre
sa poitrine. Boris le saisit alors et l'entraîne vers
l'arrière, où il le dépose sans ménagement,
à même le plancher de la cabine. Immédiatement,
il actionne la commande de retrait de la passerelle de l'appareil
et ferme la porte de la cabine sur lui. Alentour, tout est
désert. Personne ne semble se rendre compte du drame
qui est en train de se jouer dans cet avion en partance
pour les Etats-Unis. Boris vérifie alors que les
trois membres d'équipage sont bien morts. Ce qui
semble être le cas. Transpirant à grosses gouttes,
il jette son arme sur un siège et en fait de même
avec sa veste. Puis il passe dans le cockpit et s'installe
en place gauche. Sur le siège droit, une petite mare
de sang, lentement coagule…
9
heures 52.
-
Telbrouge sol, de Victor Echo Zoulou India Golf, bonjour.
Boeing BBJ en position 89 Bravo, vol IFR à destination
de Teterboro, avec l'information Charlie, pour la mise en
route et la clearance…
- Victor India Golf, de Telbrouge sol, bonjour. Vous pouvez
mettre en route. Autorisé à destination par
la route de départ ROTEL 4 Alpha. Affichez 4532…
- Victor India Golf, je mets en route, autorisé à
destination, route ROTEL 4 Alpha, 4532 au transpondeur.
- Correct. QNH 1024. Pour rouler, appelez le Trafic sur
121.85.
- 121.85 et 1024 au QNH, India Golf.
Bien
calé dans son siège, Boris tente de maîtriser
les battements de son cœur. Il entame la procédure
de mise en route des deux moteurs. D'un revers de sa main
gauche, il essuie une goutte de sueur roulant sur sa tempe…
10
heures 01.
- Telbrouge Trafic, Victor India Golf, bonjour. Position
89 Bravo, pour rouler…
- Victor India Golf de Trafic, bonjour. Autorisé
à rouler au point d'attente 21, par la voie Inner,
Link 1 et voie Outer.
- Inner, Link 1 et Outer, pour le point d'attente 21, India
Golf…
10
heures 03. Boris lâche les freins et augmente légèrement
la puissance. Le 737 se met en mouvement. Le pilote effectue
un virage à gauche pour rejoindre la voie Inner.
Son cœur bat trop vite et il tente de faire descendre
la tension en respirant profondément. Nouveau virage
à gauche pour emprunter le Link 1, puis à
droite pour rejoindre la voie Outer. Devant lui, il a trois
kilomètres de taxiway pour tenter de se calmer un
peu et mener à bien les checks avant décollage.
Etant seul à bord, il réduit ces derniers
au strict minimum. De toute façon, seul compte pour
lui de pouvoir décoller. Après, tout sera
plus facile…
10 heures 06. Le biréacteur quitte l'aire de trafic.
- India Golf de Trafic, contactez la Tour sur 118.7. Au
revoir.
- 118.7. Au revoir, India Golf.
10 heures 08. Changement de fréquence.
- Tour de Victor India Golf, bonjour.
- Victor India Golf, de Tour, bonjour. Poursuivez jusqu'à
la baie d'attente 21.
- Je poursuis jusqu'à la baie d'attente 21, India
Golf.
Les
contrôles avant décollage se terminent. Boris,
les mâchoires serrées, pense à cette
femme qu'il a tant aimée. Cette femme qui était
en sa compagnie, le 11 septembre 2001. Un frisson incontrôlable
parcourt toute son échine… L'avion arrive au
point d'attente. Il est numéro un pour le décollage.
-
Victor India Golf, derrière le 747 en finale, piste
21, alignez vous derrière.
- Je m'aligne derrière le 747 en finale 21, India
Golf.
10
heures 13. Un Boeing 747-SP saoudien prend contact avec
la piste dans un petit nuage de fumée. Boris augmente
la puissance de son avion et s'aligne lentement derrière
le gros porteur. Cap au 210. Son cœur doit frôler
les cent cinquante pulsations minute, ceci malgré
les deux Lexotanil ingurgités. Il est prêt
au décollage, les sourcils froncés, tentant
de faire le vide dans ce crâne proche de l'explosion…
- Victor India Golf, autorisé au décollage,
piste 21. Vent, 220 degrés, 3 nœuds.
- Autorisé au décollage, piste 21, India Golf…
10
heures 15. Boris augmente lentement la puissance. Le jet
commence à accélérer. Le pilote contrôle
ses instruments. Puissance à 70, puis 80%, vitesse
100 nœuds, 120… 130… V1… Boris prend
alors le manche à deux mains et tire gentiment celui-ci
en arrière. Le nez du BBJ se lève doucement.
V2, l'avion quitte le sol et commence son ascension. Boris
rentre alors le train…
Quelques
secondes se passent et la radio crépite…
-
Victor India Golf, contactez le Départ sur 119.525.
Au revoir monsieur…
10
heures 18. Le pilote ne répond pas. L'appareil ayant
atteint 2'500 pieds, la tour reprend contact…
-
Victor India Golf, de la tour…
- India Golf, j'ai un problème…
- Je vous écoute India Golf…
Boris
demeure silencieux. Il affiche alors 7000 au transpondeur,
coupe son canal COM 1 et prend un cap au 220. Devant lui,
immense, la ville s'étale à perte de vue…
-
Victor Echo Zulu India Golf, de Telbrouge départ…
-
…
10
heures 21. Dans la salle du centre de contrôle, Céline
est au micro. Suivant la trajectoire du Boeing, elle tente
désespérément de contacter le pilote.
Son code 7000 au transpondeur indique que ce dernier connaît
un problème radio. Sur le beau visage de la demoiselle
blonde, l'incertitude fait place à l'anxiété…
10
heures 22. Dans son cockpit, Boris se sent parcouru par
un long frisson. De sa main droite, peu sûre, il ajuste
les lunettes de soleil sur son nez, se cale bien à
fond dans son siège et, les deux mains sur les commandes,
continue son vol. Les CFM-56 tournent parfaitement. Volets
rentrés, maintenant 3'000 pieds et 280 nœuds,
cap maintenu au 220, il commence à distinguer clairement
les détails de la ville et le haut bâtiment
qu'il cherche des yeux depuis quelques secondes. Etrangement,
les battements de son cœur se sont un peu calmés.
Devant lui, le bâtiment grossit lentement dans son
champ de vision. Les méandres du fleuve, passant
à proximité immédiate de la tour, scintillent
sous le soleil. L'immense cité est entièrement
recouverte d'une légère brume dont le soleil,
de face, augmente encore l'intensité…
10
heures 24. Dans le centre de contrôle au sol, le superviseur
décroche le combiné de son téléphone
et appuie sur la touche orange. Sur la base militaire aérienne
de Gribenty, distante de 40 kilomètres, une alarme
retentit…
10
heures 25. Dans la tour géante, au bord du fleuve,
chacun vaque à ses occupations matinales… Dans
son poste de pilotage, Boris pousse doucement sur le manche
et pointe le nez de son avion juste au centre de la moitié
supérieure du bâtiment. Il augmente la puissance
à 85%. Transpirant à grosses gouttes et le
cœur en surrégime, ses pensées sont trop
confuses pour les fixer sur quelque chose de concret. Le
bâtiment grandit, devient énorme, les moteurs
sont à pleine puissance et au dernier moment, Boris
ferme les yeux, tentant d'imprimer une dernière fois
dans son cerveau, l'image de Celia…
A
10 heures 26, dans la tour de Babel-TV1, première
chaîne de télévision du pays, peu des
occupants n'a vraiment conscience de ce qui est en train
de se produire. Et aucun n'aura le temps de prendre la fuite
à travers les étages. Tout va trop vite et,
pétrifiés, certains d'entre-eux voient, l'espace
d'une seconde, la dernière, le 737 pénétrer
dans le bâtiment, juste en dessous d'eux. L'impact
et l'explosion qui suivent, amplifiée par les trente
tonnes de fuel dans les réservoirs du biréacteur,
ravage tout le 18ème étage de la tour, de
même que les trois niveaux supérieurs et inférieurs.
Toutes les baies vitrées de l'édifice volent
simultanément en éclats et des dizaines de
corps sont projetés aux travers d'elles…
* * *
Au
bilan, 268 employés perdent la vie dans cette tragédie.
Parmi elles, quarante pour cent sont des cadres et animateurs
de Babel-TV1, réunis ce matin-là pour préparer
les festivités marquant le 25ème anniversaire
de la chaîne, lequel devait avoir lieu en juin prochain.
En outre, 430 des autres occupants de la tour et personnes
passant à proximité du bâtiment, sont
plus ou moins gravement blessés…
Deux
jours plus tard, Boris Cherby, commandant de bord de 47
ans, employé par la société GHAT Aviation,
propriétaire du Boeing 737 BBJ (Boeing Business Jet),
est identifié comme le pilote de l'avion et responsable
de l'attentat. En effet, un courrier, reçu par la
police le lendemain du drame, revendique l'attentat. Sur
le DVD contenu dans l'enveloppe, l'homme, assis dans le
salon de son appartement, devant une caméra, explique
les raisons de son acte. Divorcé, sans enfants, vivant
seul, fatigué de l'existence dans "ce monde
de fous" (sic) et, par dessous tout, dégoûté
et révolté par les programmes de Babel-TV1
qui, dit-il, abrutissent le peuple, il a tout simplement
décidé, par cet acte retentissant, de porter
un coup fatal à la chaîne de télévision
et d'en finir avec la vie…
|